Crises climatiques, sanitaires et agricoles : notre système alimentaire est-il soutenable ? Les Projets Alimentaires Territoriaux (PAT) proposent une réponse pour relocaliser l’alimentation, soutenir les agriculteurs et renforcer l’autonomie des territoires. Ce focus sur les PAT est réalisé par Patrick Salez, chercheur du CIRAD(1) et fonctionnaire à la Commission européenne, maintenant à la retraite.

Pourquoi des Projets Alimentaires Territoriaux ?

Effets extrêmes du changement climatique, épidémie du Covid, inflation alimentaire, hausse des droits de douane sur les importations agricoles. Ces tristes événements sont venus confirmer la vulnérabilité des chaînes alimentaires mondialisées et ont mis la sécurité et la souveraineté alimentaires au cœur des attentes de la société. Ils positionnent définitivement l’alimentation comme un enjeu global qui recouvre de multiples dimensions : sociale, sanitaire, territoriale, environnementale, climatique, éducative et culturelle. Force est en effet de constater que notre modèle agricole et alimentaire dominant présente des risques importants pour la qualité de notre environnement (sols, biodiversité, eau, air) et de notre nourriture ainsi que pour la santé de tous les êtres vivants : il nous faut changer notre alimentation et la façon de la produire ! Quant aux manifestations récurrentes des agriculteurs, elles nous renvoient à la crise existentielle de l’agriculture française (et européenne), faite principalement de trois défis : comment vivre de son métier et transmettre sa ferme ? Comment faire face à la concurrence ? Comment lutter contre le changement climatique et s’y adapter ? Sur ce dernier point, l’urgence est d’adapter la production par la transformation des systèmes de cultures et d’élevage, le choix des espèces, l’amélioration des variétés et des techniques culturales. Mais, avec une agriculture française qui émet 19 % des gaz à effet de serre, il est également nécessaire de mettre en place des mesures d’atténuation. Dans un tel contexte, le raccourcissement des chaînes d’approvisionnement et l’augmentation de l’autonomie alimentaire à l’échelle des territoires prennent une dimension salvatrice. C’est l’objet principal des Projets Alimentaires Territoriaux (PAT).

Les Projets Alimentaires Territoriaux, mais encore…

Les PAT sont des initiatives visant à relocaliser l’agriculture et l’alimentation, à adapter les filières agricoles au changement climatique et à promouvoir la transition alimentaire dans un territoire spécifique. Ils facilitent l’accès à une alimentation durable, locale et saine, participant ainsi à l’horizon global de la “santé à 360 degrés”. Ils renforcent le lien entre producteurs et consommateurs et la contribution des agriculteurs au bien-être individuel et collectif. Ils sont le plus souvent portés par des collectivités territoriales (communes, intercommunalités, départements ou régions). Leur ancrage territorial est essentiel et renvoie à la maîtrise de l’espace par celles et ceux qui y vivent. Ils permettent de développer des circuits courts en approvisionnant directement les cantines scolaires, les hôpitaux et les EHPAD avec des produits issus de fermes locales. Au sein d’un département, ils privilégient les actions à caractère social : banques alimentaires et restauration collective à prix réduit. Chaque PAT ajoute à ce tronc commun ses objectifs propres, telles la réduction de l’usage des pesticides, l’augmentation de la part de produits biologiques ou des pratiques agroécologiques, la mise en œuvre d’une démarche collective de certification environnementale, la lutte contre le gaspillage et la précarité alimentaire et/ou la diminution de l’usage des emballages plastiques.

Comment construire un PAT ?

Un PAT s’élabore en 4 étapes :
1. Un diagnostic territorial analysant les besoins et les ressources du territoire : quelles productions locales ? Quels circuits d’approvisionnement ? Quelles habitudes alimentaires ?
2. Des ateliers participatifs regroupant l’ensemble des acteurs locaux. On y partage des visions des priorités du territoire ainsi que des solutions concrètes immédiates comme par exemple une action de pédagogie alimentaire auprès des jeunes.
3. La co-construction d’un plan d’action : les participants définissent les actions à mettre en œuvre en les hiérarchisant et sans omettre celles situées en amont comme le recensement des producteurs locaux ou une étude sur le foncier agricole disponible.
4. La mise en œuvre opérationnelle et le suivi : il s’agit d’animer le réseau d’acteurs, de mettre en œuvre les actions prévues, de mesurer leur impact et de les ajuster à partir de quelques indicateurs.

Une gouvernance équilibrée est une condition de réussite du PAT. Elle associe de manière participative différents acteurs locaux tels que : collectivités territoriales, producteurs agricoles et entreprises agroalimentaires, artisans et commerçants locaux, associations et acteurs de l’économie sociale et solidaire (ESS), citoyens et consommateurs engagés sur leur territoire. Une autre condition est la continuité de participation des mêmes personnes. La participation continue des élus locaux peut se voir compromise par l’alignement de leur agenda sur celui des mandatures. 

Quelles avancées et quel avenir ?

Nés avec la loi d’Avenir pour l’Agriculture de 2014, les PAT se sont multipliés. La crise sanitaire du Covid-19 a considérablement renforcé leur importance, en soulignant le besoin crucial d’une relocalisation et d’une autonomie alimentaire des territoires. 2021 a été une année majeure avec une enveloppe dédiée de 80 millions d’euros issue du plan France Relance. On doit beaucoup à l’Europe puisqu’elle co-finance ce plan et subventionne directement les PAT par le biais du Fonds européen pour le développement rural (FEADER).

Le dispositif bénéficie d’un accompagnement continu des autorités publiques. Le Réseau national des Projets alimentaires territoriaux (RnPAT) a ainsi pour objectif de généraliser la mise en œuvre partagée et l’évaluation des projets. L’association Terres en villes et les Chambres d’agriculture assurent son copilotage et élaborent des appels à projets. Le Réseau a également généré un Observatoire national des PAT (OnPAT), recensant l’ensemble des PAT. Ainsi que le portail France PAT qui permet de mieux structurer les PAT, d’amplifier leur impact et d’accélérer la transition écologique des territoires. L’INRAE les accompagne, proposant des outils scientifiques tels que la méthodologie des diagnostics territoriaux, des observatoires sectoriels, des techniques de modélisation et des plateformes de simulation. Deux niveaux de labellisation ont été introduits, distinguant les PAT en émergence (niveau 1) de ceux déjà opérationnels (niveau 2).

Les PAT sont aujourd’hui au nombre de 454 et couvrent 63 % de la surface agricole utile (SAU) nationale, ce qui représente une extension considérable. Méconnus du grand public, rarement abordés dans la communication des instances gouvernementales, les PAT sont pourtant des opérateurs “à bas bruit” d’une transformation de notre agriculture et de notre alimentation ainsi que l’une des réponses de terrain aux enjeux croissants de la santé publique et du changement climatique. Ils offrent aux sociétés locales une expérience d’innovation sociale : collectivités territoriales, associations, entreprises et citoyens s’associent pour co-construire une stratégie d’autonomie alimentaire de leur lieu de vie. Ils sont des espaces de dialogue, de coopération et de conflit positif (les “désaccords féconds”) autour de l’alimentation.

Malheureusement, bien qu’ils servent des politiques publiques essentielles et qu’ils construisent des systèmes alimentaires durables dans nos territoires, les PAT voient leur avenir compromis. Leur financement français se raréfie, en particulier la part consacrée aux dispositifs déjà implantés, bénéficiaires de 20 millions d’euros en 2024, de 10 millions en 2025 et de 0 en 2026.

Souhaitons que la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (SNANC), dont la publication est toujours en attente et dont les PAT constituent un outil opérationnel, rétablisse un engagement de l’État à la hauteur des enjeux. Car nous ne devons pas compter uniquement sur les financements européens. Il faut absolument sauver le soldat PAT !

(1) Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.