Face à des défis économiques, énergétiques et sociétaux croissants, le monde agricole est en constante mutation. Gabrielle Dufour, responsable énergie et durabilité des systèmes chez Agridées – le think tank du monde agricole et rural – aborde ce sujet en trois points.

Qu’est-ce qu’Agridées et en quoi consiste votre activité “Énergie et Durabilité des Systèmes” ?

Agridées est le think tank de l’entreprise agricole, un cercle de réflexion qui rassemble des acteurs et actrices issus de l’agriculture, de l’agro-industrie et de l’agroalimentaire : agriculteurs et agricultrices, entreprises, scientifiques, enseignant·e·s, dirigeant·e·s de la chaîne alimentaire, associations… Notre structure est l’héritière de la Société des agriculteurs de France, fondée en 1867 pour promouvoir le progrès en agriculture. Cet ADN de l’innovation demeure, mais le rôle d’Agridées a évolué : désormais, nous accompagnons les réflexions des chefs d’entreprise agricole face aux défis économiques, géopolitiques, sociaux, environnementaux, climatiques et juridiques du XXI siècle. Notre approche reste résolument entrepreneuriale : les agriculteurs et agricultrices sont avant tout des chefs d’entreprise qui prennent des risques, innovent, et doivent rester stratèges dans un environnement de plus en plus contraint. Nous intégrons également dans nos travaux l’ensemble de leur écosystème : coopératives, institutions, acteurs territoriaux… dans une logique d’intelligence collective. Au quotidien, Agridées anime des groupes de travail, rédige des notes et des recommandations, organise des débats, des événements, et diffuse ses idées au sein de son réseau. Pour ma part, je pilote les sujets énergie et durabilité des systèmes, qui englobent l’eau, la biodiversité, le climat, la mixité et plus largement les enjeux sociétaux.

Groupe de travail “Autonomie énergétique des exploitations agricoles et des territoires” : objectif, composition et livrables

Les questions énergétiques – un enjeu stratégique et entrepreneurial majeur – ont toujours été présentes dans nos travaux. Nous les avions abordées ponctuellement dans plusieurs de nos notes, notamment celles consacrées au climat ou à la bioéconomie. Mais au regard de l’importance croissante du sujet pour le secteur agricole, il nous a semblé indispensable de lui dédier un groupe de travail.

L’autonomie énergétique des entreprises agricoles, véritable angle mort du secteur, est rapidement apparue comme un thème évident. Elle interroge les fortes dépendances aux énergies fossiles et importées (GNR, gaz, fioul…), tout autant qu’elle met en lumière les opportunités offertes aux chefs d’entreprise agricole de diversifier leur activité et rendre les exploitations plus résilientes. Les agriculteurs et agricultrices produisent déjà 20 % des énergies renouvelables françaises (biocarburants, biogaz, bois…), ou contribuent par le foncier agricole à accueillir des infrastructures énergétiques (éolien, photovoltaïque, agrivoltaïsme…), mais cette énergie – décarbonée et locale – est peu utilisée par le secteur agricole. 

Les enjeux dépassent donc la seule dimension énergétique : ils touchent aussi à l’économie de l’entreprise agricole, mais également à ses impacts sociaux et environnementaux, et à son rôle dans la transition énergétique des territoires, pour l’instant peu assumé et valorisé par le secteur agricole. 

L’objectif du groupe de travail est donc de replacer l’autonomie énergétique au cœur d’une stratégie de résilience de l’entreprise agricole et d’interroger et valoriser la contribution des agriculteurs et agricultrices à la transition énergétique territoriale.  

Le groupe réunit des acteurs et actrices des secteurs agricole et énergétique : chefs d’entreprise agricole, coopératives, associations, institutionnels, énergéticiens, scientifiques, collectivités… Ses travaux se poursuivront jusqu’à l’automne 2026, et donneront lieu à une Note synthétique en fin d’année 2026.

Le rôle des femmes dans les entreprises agricoles : réflexions et résultats

Nos réflexions s’ancrent dans les grands enjeux qui traversent aujourd’hui l’agriculture, notamment le renouvellement des générations, et le manque croissant d’attractivité du secteur agricole. Cela nous a conduit à interroger la faible dynamique de l’entrepreneuriat féminin – seulement 26 % des chef.fe.s d’entreprise agricole sont des femmes, un chiffre stable depuis 15 ans – ainsi que leur sous-représentation dans les instances professionnelles. Dans un secteur en pleine transformation, passant d’une agriculture familiale – dans laquelle les femmes étaient invisibilisées et peu reconnues – à une agriculture entrepreneuriale, il nous a semblé essentiel de mettre en lumière les nouveaux défis auxquels elles font face dans le “monde” de l’entreprise.

Nos travaux montrent un rapprochement avec l’entrepreneuriat féminin dans les autres secteurs d’activité : similitudes dans les parcours, mais également dans les contributions et les freins rencontrés. L’entrepreneuriat féminin possède une spécificité : une approche globalement plus durable – sur les plans économique, social, environnemental – fondée sur la recherche de sens, l’équilibre de vie, l’innovation face aux impensés de secteurs souvent pensés par des hommes pour des hommes, et un leadership plus transversal et humaniste (BPIFrance Le Lab).

Aux inerties culturelles résiduelles du secteur agricole (héritage d’invisibilité, statuts fragiles, équipements non adaptés aux morphologies féminines, réseaux professionnels encore très masculins) s’ajoutent les freins structurels et culturels du monde de l’entreprise, rendant le management et le leadership “au féminin” plus complexe à s’exprimer et altérant des trajectoires entrepreneuriales pourtant essentielles au renouvellement des différents secteurs d’activité. 

Face à ces constats, des initiatives ont déjà vu le jour, portées par des structures agricoles ou para-agricoles (coopératives, chambres, ministères, écoles, associations…), en matière de formation, de mentorat, de réseaux féminins, de lutte contre les stéréotypes et pour favoriser la mixité. Mais elles demeurent souvent isolées. Nous avons souhaité mettre en avant ces actions inspirantes dans notre Note Entrepreneuriat féminin en agriculture : libérer les potentiels ! , et avons proposé une série de 44 recommandations dans l’objectif de généraliser ces bonnes pratiques et d’en proposer de nouvelles. Elles s’adressent autant aux femmes qu’aux organisations agricoles.

Parmi celles-ci :
La création d’un observatoire de l’entrepreneuriat en agriculture intégrant des données genrées.
La publication obligatoire d’un index d’égalité dans les instances.

Nos travaux ont également contribué à alimenter les réflexions du groupe de travail du ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, qui ont abouti au plan national pour renforcer la place des femmes en agriculture, présenté récemment par les ministres Annie Genevard et Aurore Bergé. Nous sommes très fièr.e.s d’avoir participé à cette avancée.