Les énergies renouvelables sont à la frontière entre deux mondes, entre backlash écologique de la part du gouvernement et plébiscite de la part des citoyens et élus locaux. Jules Nyssen, ancien professeur agrégé des universités en économie, a travaillé de nombreuses années à l’échelle des collectivités territoriales et des régions. Il est aujourd’hui Président du Syndicat des énergies renouvelables (SER). Nous lui avons posé 3 questions pour décrypter l’avenir des EnR.

Jules Nyssen, vous venez d’être élu pour un second mandat de 3 ans à la Présidence du Syndicat des énergies renouvelables (SER). Pouvez-vous nous présenter le SER, son rôle et ses activités ainsi que les enseignements que vous tirez de votre premier mandat ?

Le SER est l’organisation professionnelle qui regroupe et représente les intérêts de l’ensemble des filières d’énergies renouvelables, électriques et non électriques. Car n’oublions pas que la transition énergétique se fera grâce aux électrons bien sûr, mais aussi aux molécules, aux calories et aux frigories dès lors que celles-ci sont neutres en carbone. La dimension multifilaire du SER est un atout qui lui permet de porter un discours d’ensemble sur le mix énergétique et de démontrer que les filières ne s’ajoutent pas simplement les unes aux autres, mais sont complémentaires.

J’ai pu constater, dès le début de mon mandat, que le SER est une organisation respectée pour le sérieux de ses propositions, qu’elle est assez facilement reçue dans les ministères ou au Parlement, et qu’elle apparaît donc comme l’un des acteurs majeurs du secteur de l’énergie. Je constate aussi, pour le regretter, un certain émiettement de la représentation des entreprises de notre secteur. C’est particulièrement vrai dans le secteur de l’électricité où plusieurs associations semblent parfois se faire concurrence, alors qu’elles ont beaucoup d’adhérents en commun. Dans un moment de crise comme celui que nous traversons, cet émiettement me semble très préjudiciable, et j’ai fait du rapprochement de nos structures l’un des axes de ma mandature actuelle.

Les EnR et, plus généralement, la transition énergétique, ont fait l’objet ces dernières années d’une campagne de dénigrement particulièrement par les médias et les parlementaires nationaux. Ce dénigrement pourrait avoir des conséquences sur les textes programmatiques en consultation comme la Stratégie nationale bas carbone (SNBC) ou en attente comme la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Comment expliquez-vous ce dénigrement et quelle est la stratégie du SER concernant ces documents de programmation qui auront des répercussions sur les modes de soutien public aux développement des EnR ? Le débat porte principalement sur l’électricité. Pensez-vous que l’on puisse restreindre le débat aux seules filières électriques ?

Je suis arrivé à la présidence du SER à l’automne 2022. À ce moment-là, les EnR avaient le vent en poupe dans le contexte de la guerre en Ukraine, de la crise énergétique et des problèmes rencontrés par le parc nucléaire. Depuis, les choses n’ont cessé de se dégrader. Je ne sais pas si c’est à mettre à mon bilan… 

Plus sérieusement, je constate que beaucoup de gens semblent avoir la mémoire courte, et que rapidement, à un discours très volontariste sur la décarbonation (soutenu par les enjeux climatiques et de souveraineté énergétique), s’est substitué un discours beaucoup plus prudent, comme si la transition faisait peur. En conséquence, la transformation nécessaire de notre consommation d’énergie ne s’opère pas comme elle le devrait, avec pour conséquence, notamment, de ne pas amener la demande d’électricité là où elle devrait être. 

De ce constat, certains tirent la conclusion qu’il faut à tout prix stopper la mise en service de nouveaux moyens de production d’électricité, pour ne pas fragiliser la production nucléaire historique. Ce raisonnement conservateur amène à regarder l’avenir avec les lunettes du passé et à crisper tout le débat énergétique autour de la seule concurrence entre renouvelables et nucléaire, ce qui est évidemment très réducteur. Pire, cela conduit à considérer comme un inconvénient une abondance d’électricité propre qui devrait au contraire constituer le principal atout français dans la décarbonation puisqu’elle nous assure les prix de gros les plus bas d’Europe. C’est assez désespérant !

Mais tout ceci se situe dans un contexte plus large, que l’on voit à l’œuvre au plan mondial, et même à l’échelle européenne, où pour des raisons diverses, on cherche à réduire la voilure sur la transition. Tout y passe : des contraintes exercées sur le quotidien de nos concitoyens aux contraintes budgétaires, on affirme la main sur le cœur que l’on souhaite décarboner, mais on ne met ni les moyens financiers ni réglementaires sur la table. Il faut dire que se sortir de notre folle addiction aux fossiles n’est pas facile dans un contexte où leur prix ne reflète aucune des externalités négatives qui leur sont attachées (disponibilité finie, dégradation du climat, risque géopolitique…) et où elles sont profondément ancrées dans notre modèle de consommation. 

Il faut une sacrée dose de volontarisme politique pour y parvenir tant la conscience des limites de notre système actuel apparaît loin de toute possibilité d’action au plan individuel. Et pourtant… On pourrait facilement décrire un univers des possibles assez positif. Mais encore faut-il s’en donner les moyens.

Les élus locaux ont une attitude beaucoup plus positive et constructive au sujet de la transition énergétique. Comment l’expliquez-vous ? Le dérèglement climatique sera-t-il un enjeu primordial lors des élections municipales ? Quelle est la stratégie du SER vis-à-vis des collectivités en vue de ces élections et, surtout, pour l’après-élection ou de nouvelles équipes auront à appréhender les problématiques de la politique climatique au plus près du terrain ?

Je constate que les élus locaux sont bien plus pragmatiques que les élus nationaux. En France, le débat sur l’énergie est focalisé sur le conflit EnR/nucléaire et fait l’objet d’une instrumentalisation politicienne indigne de l’avenir de notre pays. Les élus locaux, eux, sur le terrain, connaissent les conséquences du changement climatique ; ils mesurent l’impact concret de la dépendance énergétique ; ils savent ce que signifie la précarité énergétique. En cela, ils reflètent aussi ce que les sondages nous apprennent de l’opinion de nos concitoyens. 

Ces derniers ont une vision pragmatique de la transition énergétique, ils sont convaincus de sa nécessité, ils voient les dangers de l’absence de souveraineté énergétique et ils ne croient pas à une solution magique universelle. Naturellement, les élus locaux ont tendance à faire des projets liés à la transition énergétique des éléments structurants de leurs projets de territoire. Le SER essaie de les accompagner, via un réseau de représentants régionaux. Mais il le fait aussi en expliquant aux développeurs qu’ils doivent s’inscrire dans des partenariats équilibrés avec les acteurs d’un territoire, co-construire les projets, faire preuve d’un peu plus d’humilité sans doute, en s’appuyant sur une expertise qui est, elle, incontestable.

Je crois aussi que la politique de l’énergie est trop centralisée au regard du développement des énergies décentralisées que sont les EnR. Une évolution législative donnant plus de pouvoir réglementaire aux communes et aux régions serait bienvenue. Cela permettrait de renforcer le lien de travail avec les développeurs.

Enfin, nous rappelons sans cesse que la facture énergétique de la France est de plus de 70 Mds€/an, et que substituer des EnR aux fossiles représente, de ce point de vue, un rapatriement de valeur sur le territoire national ! Ce n’est pas négligeable en termes d’emploi ou de retombées fiscales ! Mais les élus locaux ne peuvent pas tout. Ils sont là où se réalisent les projets, mais ils ne peuvent pas se substituer au gouvernement pour définir la structure de notre politique énergétique, ainsi que les grands leviers pour transformer notre consommation. 

J’espère donc qu’après les municipales, ils pèseront dans le débat public de l’élection présidentielle pour rappeler les enjeux d’une transition énergétique réussie. Les élus locaux du bloc communal seront dotés d’une légitimité toute neuve. Elle ne pourra qu’être mobilisée sur le projet de ces combats pour une transition juste.