À la veille des élections municipales, nombreux sont les organismes, associations et instituts de sondage qui se sont penchés sur la question de la transition énergétique dans les territoires, de sa prise en compte par les maires et de l’attente des électeurs sur cette question. Ils ont publié leurs résultats, leurs études, leurs analyses et, pour certains, leurs préconisations : le Réseau action climat avec l’IFOP et le Secours Catholique, la Commission de Régulation de l’Energie (CRE), le Shift Project, le Syndicat des énergies renouvelables, le Groupe IDEX(1) avec Ipsos et Villes de France, etc.
Tous constatent que “l’engagement pour la transition dépasse les préférences partisanes, chez les élus issus aussi bien des territoires urbains que ruraux, et que les élus locaux agissent d’abord par pragmatisme, pour des raisons concrètes de qualité de vie, de santé et de pouvoir d’achat” pour citer le Shift Project. C’est bien ce que nous avons constaté tout au long de nos articles consacrés à ce sujet ces derniers mois.
De leur côté “les Français de tous bords politiques souhaitent une accélération des politiques de transition écologique dans leur commune, et font des éventuels retours en arrière dans ce domaine une ligne rouge”, comme le montre le sondage réalisé par l’IFOP pour le Réseau Action Climat et le Secours Catholique-Caritas France ou encore le groupe IDEX, en partenariat avec Ipsos et Villes de France, qui, dévoilant les résultats de l’édition 2025 de l’Observatoire de la Transition énergétique des territoires, indique que “87 % des Français feront de la transition énergétique un critère de vote en 2026”.
La synthèse de toutes ces publications montre que les Français souhaitent voir s’accélérer la transition énergétique, que les maires, quelle que soit leur couleur politique, considèrent cette question comme centrale, en premier lieu parce que les uns comme les autres y voient des bénéfices pour leur territoire : en matière de santé, de confort, d’économie, de préservation de l’environnement, bref, pour résumer, de qualité de vie. Ainsi, les maires interrogés par l’équipe du Shift Project sur les raisons qui les motivent à agir en faveur de la transition énergétique et climatique, citent d’abord : “l’amélioration de la qualité de vie, la santé et le cadre de vie de la population (82 %), la diminution des dépenses énergétiques (75 %), la protection de la population contre les effets du dérèglement climatique (62 %)”.
De nombreuses collectivités ont déjà engagé des actions. Et les élus souhaitent disposer d’un cadre réglementaire et institutionnel stable pour les développer. De ce point de vue, on ne peut que saluer avec satisfaction la promulgation de la PP3 même si elle est loin d’être parfaite.
Nous ne pouvons présenter les résultats de tous ces travaux. Nous avons choisi le rapport de la prospective de la CRE, S’inspirer pour accélérer la transition énergétique dans les territoires, confié à Joël Giraud, ancien ministre de la Cohésion des territoires et des Relations avec les collectivités territoriales et ancien député, et Olivier Loizeau, directeur général de Vendée Énergie, publié ces derniers jours qui rappelle que “si réussir la transition énergétique requiert une vision, une réglementation et des engagements à l’échelle nationale, y parvenir implique nécessairement une mise en œuvre locale, adaptée aux enjeux et aux contraintes de terrain”. L’accélération de la transition demande une réglementation plus lisible, cohérente et mieux articulée, expliquent les auteurs. Dans l’enquête du Shift Project, les élus expriment cette même attente et dénoncent les freins que constituent “les subventions modifiées, les règles révisées, les conditions d’éligibilité mouvantes”. Aujourd’hui, la multiplicité des textes dilue les objectifs et complique leur mise en œuvre.
Dans son introduction, le rapport de la CRE rappelle que “la France s’est engagée à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, conformément aux directives européennes (paquet “Fit for 55”) et aux stratégies nationales (SNBC, PPE). Pour y parvenir, il est nécessaire de doubler les efforts de réduction des émissions de GES, en passant d’un rythme actuel de 2/3 % à 5 % par an.”
Outre cet enjeu crucial de lutte contre le changement climatique, les auteurs réaffirment que “réaliser une transition énergétique d’une ampleur inédite (…) contribue à renforcer la souveraineté énergétique nationale et à réindustrialiser la France”.
Cette ambition implique une transition énergétique profonde, fondée sur la décarbonation des usages, l’essor des énergies renouvelables, la sobriété et l’efficacité énergétique. Le rapport explique, exemples à l’appui, que “cette transition ne peut réussir sans une territorialisation adaptée, c’est-à-dire une mise en œuvre locale cohérente, acceptée et efficace. Les collectivités locales sont en première ligne : elles planifient, accompagnent, financent ou pilotent une grande partie des projets énergétiques”.
Le document identifie les obstacles persistants et propose neuf recommandations pour accélérer cette territorialisation :
- “Renforcer les incitations des décideurs publics locaux à s’engager pleinement dans la mise en œuvre de la transition énergétique”. Pour assurer son plein succès, la territorialisation de la transition énergétique doit être soutenue par un desserrement des contraintes réglementaires et financières, par leur simplification et par un engagement public sur la durée.
- “Promouvoir un dialogue local continu sur le service rendu par les projets de transition énergétique aux territoires”. Soit multiplier les échanges avec la population sur les projets en les expliquant et en diffusant l’information la plus large qui permettra de donner du sens aux actions menées par les parties prenantes en faveur de cette transition énergétique, autant qu’elle contribuera à la prise de conscience de son utilité sociale par les citoyens et à l’adhésion sociétale des projets portés à cette fin : “La production d’énergies d’origine renouvelable, au-delà de leur valeur environnementale, constituent un outil de développement économique que les élus associent à des emplois non délocalisables, des compléments de ressources (retombées fiscales. L’étude publiée par le Syndicat des énergies renouvelables et Colombus Consulting établit à 2,172 milliards d’€ les retombées fiscales pour les collectivités en 2024) et des opportunités de dynamisation ou de maintien du tissu économique sur la base de l’exploitation de ressources naturelles locales”. Il revient aux élus d’assurer la visibilité de cette contribution des projets au partage de la valeur ainsi produite, c’est-à-dire le partage du bénéfice qu’est susceptible de retirer le territoire dans son ensemble, de la collectivité aux habitants en passant par les entreprises.
L’information sur l’apport des projets au territoire (piscine municipale, isolation des bâtiments publics, aménagement de pistes cyclables, etc.) constitue l’un des leviers puissants qui permettra de dupliquer les projets et d’en entreprendre de nouveaux. - “Diffuser la culture de l’énergie et de la transparence par la mesure objectivée auprès du grand public”. Ce qui implique de former les citoyens aux questions énergétiques et à leurs enjeux, mais aussi de faire en sorte que les élus locaux et leurs services, comme les porteurs de projet, consacrent des moyens et un temps suffisants pour répondre à ces enjeux. “Il ressort des études que la phase de préparation du projet en amont est déterminante, car les habitants ont parfois le sentiment d’être informés “à la fin”, alors que les propriétaires fonciers sont informés depuis longtemps, il arrive encore que ces derniers soient informés avant les élus locaux. Au-delà de l’information, les habitants ne perçoivent pas clairement l’influence réelle qu’ils peuvent avoir sur un projet. Les exercices de consultation des populations locales peuvent encore être améliorés. La phase de travaux est importante pour l’appréciation des citoyens et requiert de les impliquer dans l’explication des opérations. (…) L’implication des citoyens peut également s’exprimer à travers les énergies participatives. L’adhésion locale aux projets est alors assurée par une prise de participation des citoyens à leur financement ou un engagement dans leur gouvernance locale”, rappellent les auteurs.
De manière plus générale, le groupe de travail constate l’insuffisance de la culture de l’énergie et de la transparence dans le grand public et la nécessité d’un travail de pédagogie d’ampleur à mener par l’État. - “Construire des projets de territoire fédérateurs” et adaptés aux territoires. Qui soient bénéfiques pour tous et rassemblent la population autour d’eux. Pour cela, les auteurs préconisent d’identifier les ressources locales, les besoins et les usages. En effet, la prise en compte de la diversité et de la particularité des territoires eux-mêmes, notamment en termes de ressources et de besoins énergétiques est essentielle. “Tous les vecteurs énergétiques pertinents doivent être convoqués pour réussir la transition énergétique à un pas de temps utile, de l’électricité (nucléaire, éolien, solaire, hydraulique), en passant par la géothermie, la biomasse jusqu’à aux gaz renouvelables ou à l’hydrogène. Il n’en demeure pas moins que ces vecteurs sont eux-mêmes divers dans leur degré de maturité technologique, dans leur capacité à contribuer à la décarbonation, comme dans leur potentiel de développement sur les territoires concernés. Là où l’électricité peut constituer le principal vecteur de décarbonation, sans y suffire à lui seul, pour certains territoires, le recours à des vecteurs alternatifs, voire à un seul, sera nécessaire dans d’autres, compte tenu des contraintes spécifiques auxquelles ces territoires sont confrontés”.
- “Établir la gouvernance territoriale à la maille pertinente”. Le rapport préconise les départements ou les intercommunalités. “Le groupe de travail considère que la maille pertinente est celle du département ou, à tout le moins, l’intercommunalité, constitue le niveau territorial adapté pour canaliser, avec cohérence, les actions menées au service de cette transition sur les territoires”. Cette maille permet la mutualisation des ressources et des moyens.
“Le groupe de travail propose que les décideurs locaux soient en mesure de s’appuyer sur un projet de territoire capable de fédérer l’ensemble des acteurs autour des objectifs de décarbonation à atteindre à un pas de temps utile. La construction d’un tel projet contribue, en outre, à mieux adapter les modèles économiques aux ressources et aux besoins locaux, qu’il s’agisse de diversifier les activités, de combiner les usages ou de faire émerger des boucles locales”. - “Améliorer l’expertise technique des acteurs locaux”. Ce qui signifie former davantage les élus et mettre de l’expertise à leur disposition. Le rapport relève “l’impossibilité pour beaucoup de collectivités territoriales d’avoir systématiquement la capacité de mener et de suivre des projets présentant une certaine complexité”, faute de temps, de moyens humains et d’expertise à disposition. “Face à ce constat contrasté, il ne s’agit alors plus seulement d’organiser un accompagnement pédagogique des acteurs locaux mais, aussi et surtout, de mettre en place une assistance à l’ingénierie en vue de garantir la maîtrise par ceux-ci des outils et des leviers de décarbonation”.
- “Garantir l’impératif de transition énergétique dans l’application de la réglementation”. Les auteurs jugent “nécessaire de conférer toute sa place à l’impératif de transition énergétique en assurant sa bonne insertion dans la réglementation et son application qui sont marquées par une très grande complexité, en raison de la multitude des textes et des documents de planification qui ont cet objet et du manque de cohérence dans l’articulation entre les uns et les autres, souvent résultant des décalages temporels entre les exercices. Il en résulte que cet impératif, soit est souvent dilué parmi d’autres objectifs, soit est parfois inégalement concilié avec d’autres préoccupations comme, par exemple, la protection de l’environnement ou la commande publique”.
- “Assurer la lisibilité et la stabilité des dispositifs de soutien”. “La territorialisation de la transition énergétique est encore confrontée à des défis en raison d’un certain nombre de freins réglementaires et administratifs, qu’il s’agisse du manque de stabilité et de visibilité de la réglementation, de cohérence dans son application, comme de prévisibilité et de pérennité des dispositifs de soutien”. Ces derniers constituent un levier important de la transition énergétique et, partant, de sa mise en œuvre territoriale. Leur lisibilité et leur stabilité sont des facteurs déterminants de la réalisation des projets.
- “Renforcer les incitations pour les nouvelles filières et la flexibilité”. Les filières des énergies renouvelables ne se limitent plus au solaire et à l’éolien, mais incluent des secteurs comme l’hydrogène vert, les gaz renouvelables, le stockage avancé, les réseaux intelligents, ainsi que des technologies marines et hybrides. Les innovations technologiques et la baisse des coûts favorisent leur déploiement à grande échelle dans les prochaines années. La flexibilité électrique, qui correspond à la capacité du système électrique à adapter rapidement la production ou la consommation d’électricité pour maintenir l’équilibre du réseau, peut se développer grâce aux batteries, aux stations de transfert d’énergie par pompage (STEP) des centrales hydroélectriques, à l’hydrogène vert, etc., autant d’outils qui permettent, non seulement de garantir la stabilité du réseau électrique, mais aussi d’utiliser au mieux les énergies renouvelables.
Dans la conclusion de leur travail, dans laquelle ils citent de multiples exemples très concrets, les auteurs rappellent que “la territorialisation est la colonne vertébrale de la mise en œuvre concrète de la politique publique de la transition énergétique. Son implémentation doit être impérativement assurée pour parvenir à la neutralité carbone à l’horizon 2050, mais sa déclinaison opérationnelle, au premier chef dans les territoires, constitue un défi majeur pour la France. Avec d’autres politiques publiques, elle concourt à renforcer la souveraineté énergétique nationale et à réindustrialiser la France”.
