Daniel Cueff a été maire de Langouët (Ille-et-Vilaine) pendant près de vingt ans, jusqu’en 2020. Il s’est fait connaître à l’échelle nationale en 2019 après avoir pris un arrêté municipal visant à interdire l’usage des pesticides à proximité des habitations. Depuis 2021, il est vice-président du Conseil régional de Bretagne, chargé de la mer et du littoral. Il a publié en mai dernier Le politique à hauteur d’homme, aux éditions Apogée.

Vous estimez que les projets de transition écologique doivent se décider au niveau local. Vous avez été maire et vous êtes aujourd’hui vice-président de la Région Bretagne. Votre expérience vous a-t-elle permis de mesurer la force et la légitimité de l’échelon local ?

La transition énergétique est une question fondamentale, car elle nous amène à nous interroger sur le territoire que nous habitons. Le dérèglement climatique aura des conséquences concrètes sur les populations : nous sommes en train de changer de monde.

Paul Houée, prêtre, sociologue, élu du Mené (Côtes-d’Armor) et chercheur au CNRS, a développé une réflexion qui a contribué à faire émerger la notion de “territoire à énergie positive” (TEPOS). La démarche menée dans cette commune constitue un exemple particulièrement intéressant de transformation d’un territoire rural. Depuis les années 2000, elle repose sur deux objectifs : réduire les consommations d’énergie et développer une production locale d’énergies renouvelables. Le Mené est officiellement devenu un territoire à énergie positive en 2010.

En Bretagne, nous avons vu naître des cantines bio et des centrales photovoltaïques parmi les premières du genre. Les petits territoires ont souvent été des lieux d’innovation et de coopération. Aujourd’hui, nous ressentons les effets du changement climatique dans notre chair : nous ne pouvons plus renoncer à agir.

Les territoires ont l’avantage de pouvoir agir avec agilité et rapidité. Concrètement, le développement durable à l’échelle locale, ce sont des écoles rénovées sur le plan thermique, des transports collectifs développés et des énergies renouvelables.

Comment avez-vous abordé l’acceptabilité des projets sur le terrain – éolien en mer ou terrestre, parcs photovoltaïques ? Quelles méthodes permettent, selon vous, de faire émerger un projet et de le mener à bien ?

Pour réussir cette transition à l’échelle locale, il faut pouvoir s’appuyer sur des experts, mais aussi aller voir ce qui se fait ailleurs. J’ai ainsi visité Fribourg-en-Brisgau(1), en Allemagne, ville emblématique de la transition énergétique et écologique, qui mène une politique climatique depuis les années 1990 et a progressivement renforcé ses objectifs. On ne peut pas avancer en restant dans son propre “bocal”.

L’architecte et urbaniste Philippe Madec, l’un des pionniers de l’architecture écologique et du développement durable en France, nous a beaucoup aidés. Dans nos communes, nous parlions autrefois surtout de “ville fleurie”. Nous avons ensuite choisi de nous entraider et avons créé le réseau BRUDED – Bretagne Rurale et Urbaine pour un Développement Durable. Il permet aux élus et aux techniciens de Bretagne et de Loire-Atlantique de partager leurs expériences et leurs solutions.

Le principe est simple : plutôt que de chercher seuls des réponses, les communes s’inspirent de projets déjà réalisés ailleurs, qu’il s’agisse de rénovation énergétique, de bâtiments publics, d’énergies renouvelables, de mobilité, d’alimentation locale ou d’aménagement des bourgs. Le réseau rassemble 280 communes. Il ne fait pas venir des experts : il met en relation des collectivités qui portent des projets similaires et qui partagent leurs compétences. C’est une démarche particulièrement ancrée en Bretagne.

Notre approche part d’une nécessité : préserver nos conditions de vie et produire une énergie propre et locale. Nous devons sortir des énergies fossiles, non seulement pour des raisons écologiques, mais aussi démocratiques. Continuer à les utiliser, c’est enrichir aujourd’hui des dictatures.

La frugalité nous conduit à imaginer de nouvelles pratiques, comme l’autoconsommation collective d’électricité photovoltaïque. Des habitants volontaires adaptent alors, dans la mesure du possible, certains usages de leur foyer – cuisiner ou faire fonctionner leurs appareils, par exemple – aux moments où l’électricité est abondante.

Dans mon livre Le politique à hauteur d’homme, je raconte comment j’ai créé ma première cantine bio, en 2004. Le président de la FNSEA, inquiet, était venu me voir. J’en ai tiré une intuition : ne pas commencer par parler d’écologie, mais partir du concret. Lorsque nous avons construit une école de haute qualité environnementale (HQE), les habitants y ont vu une manière moderne de renouer avec des pratiques anciennes.

Face aux réticences, il faut éviter que la bienveillance soit ressentie comme une forme de violence symbolique. Il s’agit avant tout de partager et d’échanger avec les habitants. Cela n’empêche pas les échecs.

Lorsque je présidais l’intercommunalité du Val d’Ille, de 2008 à 2014, nous avions envisagé une activité agricole au sein d’un parc photovoltaïque situé dans une zone d’activité économique. L’École supérieure des agricultures d’Angers nous avait fait des propositions et nous avions lancé une enquête publique. La FNSEA est ensuite intervenue et le préfet n’a pas délivré le permis de construire.

La difficulté est réelle et il faut rester prudent pour ne pas consacrer des terres agricoles à la production d’énergie. La méthanisation soulève notamment une question essentielle en Bretagne : faut-il nourrir les animaux ou alimenter les méthaniseurs ?

En tant que vice-président de la Région chargé de la mer et du littoral, quelles actions menez-vous en faveur des énergies marines renouvelables ? Et comment articuler les rôles de l’Europe, de l’État et des collectivités pour accélérer la transition ?

À propos du parc éolien en mer de Saint-Brieuc, je participe très régulièrement à des réunions publiques. J’ai grandi politiquement avec le combat de Plogoff : je connais donc bien les enjeux liés à la place de l’énergie dans le paysage.

La Bretagne s’est longtemps vécue comme une île. Cette représentation est au cœur de son récit maritime et permet de comprendre le pacte électrique breton, signé en décembre 2010 par l’État, la Région Bretagne, l’ADEME, l’ANAH et RTE. La Bretagne était alors une “péninsule électrique” : elle produisait beaucoup moins d’électricité qu’elle n’en consommait et dépendait fortement des régions voisines. Le vent, la houle et les marées constituent des ressources qui peuvent contribuer à sécuriser son approvisionnement.

Le premier parc éolien en mer breton a rencontré une forte opposition, mais le projet a été mené à bien. Aujourd’hui, ses 62 éoliennes sont, selon moi, majoritairement bien acceptées et alimentent 850 000 foyers bretons (consommation annuelle).

Par ailleurs, 75 % des Bretons soutiendraient l’action de la Région en matière de transition.

Les réunions publiques restent parfois le lieu d’affrontements, notamment avec des opposants favorables au nucléaire. D’autres courants, comme les décroissants, nous rejoignent dans la volonté de sortir des énergies fossiles. Pour certains riverains, les principales inquiétudes concernent la dévalorisation de leur bien immobilier et la transformation du paysage. Ce sont des questions plus difficiles à résoudre. Les photomontages que nous avions réalisés montraient que les éoliennes étaient à peine visibles depuis le rivage ; des opposants diffusaient, de leur côté, des images générées par intelligence artificielle qui les plaçaient sur la plage.

Les pêcheurs étaient également inquiets avant la construction du parc. Ils ont été indemnisés pendant les trois années de travaux. Aujourd’hui, l’effet récif, évoqué par l’Ifremer, aurait favorisé la biodiversité aquatique ; on observe aussi une multiplication des coquilles Saint-Jacques dans le secteur.

J’ai toujours été sensible à l’idée de Jacques Delors d’une “Europe des régions”. Les fonds européens nous ont aidés à nous rapprocher des habitants. Les associations locales, les pêcheurs et les collectivités peuvent présenter des initiatives bénéficiant de financements européens et régionaux, dans le cadre des dispositifs concernés. La coopération avec d’autres régions européennes permet également de partager les expériences et de construire un sentiment d’appartenance commun.

L’électricité illustre bien la nécessité de cette coopération. Le Celtic Interconnector, câble sous-marin de 575 kilomètres reliant l’Irlande à la Bretagne, doit renforcer la sécurité d’approvisionnement entre les deux territoires et faciliter l’intégration des énergies renouvelables. Les gouvernements ont compris qu’ils ne pouvaient pas agir sans les régions : il faut maintenir un dialogue permanent entre l’État et les collectivités régionales.

Pour préparer le projet de Saint-Brieuc, nous avons envoyé des pêcheurs visiter des parcs éoliens danois pour qu’ils puissent constater que la pêche pouvait être maintenue au sein d’un parc offshore. Les échanges avec la Belgique nous ont également alertés sur les effets du battage(2) des pieux sur les poissons. Aux Pays-Bas, les travaux portent notamment sur la protection de l’avifaune.

Dans cette dynamique de coopération territoriale, la Bretagne ne regarde pas seulement vers Paris ou les grandes capitales continentales : elle se tourne aussi vers son environnement atlantique et celtique. Brest occupe une place importante dans les échanges autour des énergies marines, et nous nous y réunissons régulièrement.

Nous essayons de plus en plus de “faire Europe”. Mais les régions restent contraintes financièrement par l’État, et l’on ne peut pas administrer la Bretagne comme la Franche-Comté. L’État doit se centrer sur le régalien et laisser davantage de latitude aux régions, qui sont au plus près de leurs populations.

 (1) Fribourg-en- Brisgau vise désormais la neutralité climatique en 2035, après avoir initialement fixé cet objectif à 2050. Son programme cherche notamment à réduire les émissions de gaz à effet de serre et la consommation d’énergie.
(2) Le battage désigne ici l’enfoncement de pieux métalliques dans le fond marin à l’aide d’un marteau hydraulique.