Si l’on dresse le bilan des incendies, celui de l’été 2026 fait partie des trois plus dramatiques depuis 50 ans. En effet, 76 300 hectares de forêt ont brûlé et 80 % des départements de l’hexagone ont été touchés. La moyenne annuelle des surfaces incendiées sur les vingt dernières années s’élève à 19 000 hectares. Ce chiffre confirme l’extension du risque lié aux effets du changement climatique sur les forêts en France et en Europe. Valérie Métrich-Hecquet, directrice générale de l’Office national des forêts (ONF) revient sur cet été et sur le rôle de l’ONF.

Pouvez-vous nous rappeler les principaux dommages que le changement climatique produit sur la forêt ?

Les forêts sont directement menacées par le changement climatique. Sécheresses et canicules répétées, extension des zones exposées au risque incendie, développement des pathogènes et multiplication des attaques parasitaires : autant de phénomènes qui transforment profondément les écosystèmes forestiers et altèrent les forêts. En dix ans, la croissance des arbres a ralenti de 8 % en forêt publique et la mortalité a plus que doublé. Aucun territoire ni essence ne sont épargnés. Résineux et feuillus sont menacés. Des massifs emblématiques sont en situation de crise – forêts de Compiègne, de Chantilly, de Tronçais, du Haut-Jura –, tandis que d’autres voient leur état sanitaire global se dégrader. Et les prévisions sur la base d’une trajectoire à +4° en 2100 indiquent que 30 % de la forêt publique française pourrait se retrouver en situation d’inconfort climatique en 2050 et 50 % à la fin du siècle.

Avec la santé des arbres, c’est aussi leur capacité à stocker du carbone et à atténuer le changement climatique qui est compromise : le puits forestier s’est réduit de moitié en quelques années, menaçant l’atteinte de la neutralité carbone. Car la forêt est l’une de nos meilleures alliées face au changement climatique : elle capte et séquestre le carbone dans les arbres et dans les sols ; elle participe à la décarbonation de l’économie en fournissant une ressource durable de bois et en réduisant ainsi l’utilisation d’énergies fossiles ; elle est un réservoir de biodiversité et elle joue, également, un rôle essentiel dans le cycle de l’eau qui permet de prévenir ou d’atténuer de nombreux aléas naturels ; enfin, elle est un espace de détente pour nos concitoyens.

L’ONF doit dès aujourd’hui accompagner la renaissance des espaces qui ont été brûlés. Certains ont souhaité que, comme pour Notre Dame, les forêts françaises incendiées soient “reconstruites” en 5 ans. Quelle méthodologie post-incendies l’Office a-t-il prévu de mettre en œuvre pour la reconstitution de ces espaces ?

La forêt publique assure une fonction importante d’accueil du public. La priorité, après un incendie, est de sécuriser la forêt, ses accès comme l’intérieur du massif pour permettre la réouverture au public en toute sécurité.

Soumis à un stress intense lors du passage du feu, les arbres brûlés meurent ou sont très fragilisés, certains ont vu leurs racines brûlées par l’incendie : ils peuvent tomber, présentant un risque pour les futurs promeneurs ou usagers, ainsi que pour les équipes intervenant sur le terrain. Au-delà de la fragilisation par le feu, les arbres brûlés sont aussi plus vulnérables aux attaques de ravageurs comme les coléoptères que sont le scolyte ou le bupreste. Face à ces risques de chute d’arbres ou de branches, les forestiers diagnostiquent les arbres à couper. Certains peuvent être exploités et commercialisés et d’autres demeurent au sol afin de faciliter la reconstitution de la couche d’humus.

Mais la sécurisation du massif passe aussi par la vérification de la stabilité du sol, et la remise en état des voies d’accès et des chemins devenus impraticables. Cette sécurisation appelle toute une série de mesures, adaptées à la spécificité de chaque massif. À Fontainebleau, les chaos rocheux ont pu être fragilisés par l’incendie et l’érosion du sol et il faut vérifier leur stabilité. Dans la forêt de Die, forêt de protection plantée au 19e et au début du 20e siècle pour éviter la chute de blocs ou l’érosion des sols de la montagne, il s’agit de reconstituer des fascines pour limiter le risque d’érosion.

C’est ensuite que vient le temps de la restauration des massifs, une restauration menée dans un objectif de conservation et d’adaptation.

Un principe guide cette phase : ne pas précipiter les décisions. La nature a souvent sa propre capacité de résilience, souvent remarquable. La reconstitution forestière s’inscrit dans le temps long. Elle repose sur une observation attentive de la dynamique naturelle et, si nécessaire, sur des actions ciblées. Avant d’intervenir, il est essentiel d’observer, de diagnostiquer, d’inventorier ; cette phase est indispensable pour éclairer les choix. Une analyse des risques, un diagnostic de l’état des espèces et des habitats (arbres creux, zones de refuge, points d’eau, espaces de nourrissage ou de reproduction), une évaluation de leur capacité de résilience, sont des préalables indispensables à une intervention, qui se doit d’être progressive et de se fonder avant tout sur l’accompagnement de la dynamique naturelle.

Bien souvent, la régénération naturelle suffit : les graines présentes dans le sol, transportées par le vent ou les animaux, ainsi que les rejets de souches des arbres feuillus, permettent une recolonisation progressive du milieu. Les forestiers veillent à ce que cette dynamique s’installe dans de bonnes conditions et l’accompagnent dans le temps.

En revanche, lorsque la régénération naturelle est insuffisante ou inadaptée aux enjeux locaux ou vulnérable au changement climatique, des enrichissements par plantation peuvent être nécessaires.

Ceux-ci sont alors réalisés en privilégiant la diversité des essences forestières, l’introduction d’espèces plus résistantes au changement climatique ainsi que l’installation d’espèces qui, adultes, seront moins vulnérables aux incendies futurs. Protéger la forêt future des vulnérabilités, c’est enfin prévoir des équipements de défense des forêts contre les incendies : pistes d’accès pour favoriser l’intervention et points d’eau.

Dans ce long processus de restauration de la forêt, l’ONF se doit d’intégrer les attentes des élus, des partenaires et des citoyens, qui sont légitimes à prendre part au façonnage de la forêt de demain. Au travers de sa démarche forêt-société, l’ONF s’attache à faire mieux connaître le fonctionnement et les fonctions de la forêt mais aussi à promouvoir l’échange pour faire émerger une vision collective et partagée.

Nos concitoyens ont été choqués par la dimension des incendies et les drames qu’ils ont provoqués. Certains se sont insurgés, affirmant que les forêts françaises étaient mal entretenues puisqu’ils y avaient vu des arbres morts, des buissons secs favorisant les incendies, par exemple. Que leur répondez-vous ? Quels moyens l’ONF va-t-il mettre en œuvre pour mieux expliquer la forêt, son fonctionnement et les différents rôles qu’elle joue, notamment en matière de biodiversité ?

Neuf feux sur dix sont d’origine humaine, accidentelle ou volontaire. La forte augmentation des périodes de canicule et les épisodes de sécheresse renforcent la sensibilité de la végétation aux feux. La forêt publique est une forêt gérée, ce qui permet de limiter le risque, sans toutefois le supprimer.

En ce qui concerne la présence d’arbres morts ou de buissons secs en forêt, il convient de rappeler que si, dans certaines circonstances, celle-ci accroît la présence de combustible et le risque de feu, elle est aussi une source de richesse en matière de biodiversité. Or, la biodiversité, c’est l’atout numéro 1 de la résilience de la forêt.

À la demande du ministère en charge de la transition écologique, l’ONF a développé plusieurs dispositifs visant à promouvoir la présence de vieux bois en forêt : la constitution d’une trame de vieux bois composée des “arbres dits bio” répartis à raison de 3 arbres par hectare et d’îlots de vieillissement et d’îlots de sénescence, qui représentent près de 4 % des surfaces, la mise en place de réserves biologiques pouvant conduire à mener la forêt en libre évolution. Pour autant, l’ONF poursuit, même dans ces espaces, la surveillance de la forêt pour vérifier son état sanitaire et s’assurer que cette politique ne compromet pas la sécurité de l’usager.

Si des voix se sont élevées pour questionner, voire remettre en question la politique de développement de vieux bois en forêt, beaucoup d’autres se font entendre pour demander à l’ONF d’accélérer la mise en place de telles démarches. Toutes les expressions sont légitimes. Il appartient à l’ONF de les réconcilier en sauvegardant l’intérêt général de long terme.

Enfin, je souhaiterais revenir sur la politique de défense des forêts contre les incendies (DFCI), conçue et mise en œuvre par l’État à la fin du 20e siècle en région méditerranéenne et étendue depuis les incendies de l’été 2022 à 86 départements considérés comme à risque. Cette politique a été mise en place pendant les périodes les plus chaudes du printemps et de l’été 2026 et, si elle n’a pas permis d’éviter les feux de cet été, on peut penser qu’elle a contribué à éviter d’autres accidents.

Dans le cadre de cette mission d’intérêt général DFCI confiée par l’État, les équipes de l’ONF interviennent sur trois grands axes : la prévention, la lutte et la gestion post incendie.

Tout au long de l’année, les forestiers de l’ONF effectuent des missions de prévention et de sensibilisation pour éviter les départs de feux, organisent des contrôles et des actions pédagogiques autour des obligations légales de débroussaillement (diminution de la quantité de végétation aux abords des constructions). Ils aménagent et entretiennent des équipements qui vont permettre d’intervenir plus vite sur un feu (pistes d’accès, citernes, points d’eau ou zones d’appui à la lutte…). Pendant la saison estivale, l’ONF a en charge la surveillance des massifs, la détection et l’extinction sur feux naissants, l’appui aux services de secours, auxquels ils apportent leur connaissance de la topographie et des peuplements forestiers.

Autant d’actions, menées grâce au soutien de l’État, qui permettent de limiter le risque, même s’il sera toujours impossible de l’annuler.