Nommé ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires dans le gouvernement d’Élisabeth Borne en juillet 2022, Christophe Béchu, actuel maire d’Angers, a été le premier des ministres à affirmer que la France devait se préparer à un réchauffement de 4 degrés à la fin du siècle, une trajectoire consensuelle chez les scientifiques, et à présenter un Plan d’adaptation au changement climatique.

Après l’été caniculaire que viennent de vivre la France et l’Europe, quel regard portez-vous sur le changement climatique, vous qui avez en tant que ministre de la Transition écologique élaboré le Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) n° 3 ?

Ces trois grandes vagues de chaleur ont frappé les esprits. Elles vont participer à la prise de conscience de l’urgence climatique. Quand j’ai présenté ce plan d’adaptation à l’hôtel de Roquelaure, on était en 2023 et on parlait encore assez peu du réchauffement climatique sous l’angle de l’adaptation. Ce qui focalisait l’attention, c’était la baisse des émissions de gaz à effet de serre et la trajectoire de l’Accord de Paris qui visait à limiter l’augmentation de la température du globe à +1,5 °C. Mais cette moyenne cache une réalité bien plus inquiétante pour la France : le pays pourrait se réchauffer de 4 °C d’ici 2100 par rapport à l’ère préindustrielle. La mise en garde de ce rapport avait suscité beaucoup de réserves. Trois ans plus tard, la réalité commence déjà à nous rattraper et donne encore plus de valeur à cette feuille de route. Ses premiers résultats sont palpables : la mortalité a par exemple baissé dans les EHPAD. Il faut tenir le cap pour réduire aussi la mortalité à domicile, adapter nos activités et nos bâtiments, assurer la résilience de nos territoires et des infrastructures. Même dans un contexte budgétaire très contraint, il n’y a pas d’autre choix que d’augmenter les crédits de la transition écologique. Le pire, ce serait les conséquences et le coût de l’inaction.

Comprenez-vous les voix qui prônent l’adaptation au changement climatique au détriment de l’atténuation, qui vise à réduire nos émissions de GES ? Entre les deux, faut-il choisir ?

Ce n’est pas un dilemme. N’opposons pas adaptation et atténuation, menons au contraire ces deux combats de front. Si l’adaptation relègue au second plan la nécessité de baisser les émissions de gaz à effet de serre, on ne fera que courir après des températures qui ne cesseront de monter. Sachant qu’on a déjà plusieurs trains de retard, en particulier pour adapter le bâti. Une raison fondamentale : si l’atténuation est un enjeu mondial, l’adaptation se joue à l’échelle nationale. Ces deux stratégies sont complémentaires mais leur impact n’est pas le même pour le citoyen à court ou moyen terme.

Les collectivités locales, le monde forestier et le monde agricole sont en première ligne pour affronter le changement climatique, tant pour l’atténuation que pour l’adaptation. Quelle doit être la solidarité nationale et quelles autonomies pour les actions locales, les solutions étant forcément variables suivant les localisations ?

Il est nécessaire que les communes aient une liberté d’action. Pour au moins deux raisons : il existe toujours des particularités locales et les territoires peuvent servir de laboratoire. À Angers, on finalise, par exemple, les critères d’une boucle d’eau tempérée puisée en profondeur, associée à des pompes à chaleur géothermiques, pour obtenir un refroidissement dans les bâtiments comparable à celui des climatiseurs, mais avec un bien meilleur bilan écologique. On a fait des premiers forages très prometteurs au printemps dans le quartier Saint-Serge, en bord de Maine. C’est à cet endroit aussi qu’on a pu mesurer l’efficacité des politiques de désimperméabilisation pour lutter contre une autre conséquence du dérèglement climatique : les crues hivernales, elles aussi de plus en plus intenses et fréquentes. On a construit cette opération d’urbanisme autour d’un parc inondable de 5 ha que nous avons créé. Il a pu absorber une partie du débordement d’eau de la rivière et limiter l’inondation du quartier. Je pense aussi au jumeau numérique qu’on a développé pour modéliser notre territoire. Cet outil permet de simuler la montée des eaux dans les rues, en fonction des prévisions de Vigicrues, pour anticiper les risques et les mesures à prendre. Les politiques locales, même à l’échelle d’un quartier, peuvent largement participer à la protection des citoyens.

Les Français devront-ils faire évoluer leur mode de vie, notamment dans l’alimentation ou les loisirs ?

On ne va pas continuer à vivre comme si de rien n’était. Les bouleversements auxquels la société est confrontée doivent nous interroger sur notre façon de consommer, de produire et de jeter. Il faut tendre vers un modèle plus sobre qui passe par une économie plus circulaire. C’est le chemin le plus court pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre et notre empreinte sur les ressources de la planète. La sobriété – le contexte géopolitique nous le rappelle chaque jour – c’est bon aussi pour notre souveraineté. En réparant, en recyclant, en consommant moins de produits que nous importons de l’autre bout du monde, nous renforçons notre économie. L’idée n’est pas de dire “acheter, c’est mal” mais plutôt “acheter, ce n’est pas la seule solution”. Culpabiliser les consommateurs dont les emplois, les services publics et la retraite sont garantis par une économie de marché serait contre-productif pour atteindre nos objectifs.

Comment, selon vous, faire en sorte que la lutte contre le changement climatique soit portée comme un thème central de la prochaine élection présidentielle et des élections législatives qui suivront ?

La prise de conscience est désormais partagée. L’habitabilité de la planète va dépendre de notre capacité à baisser significativement nos émissions de gaz à effet de serre, en faisant en sorte que cet effort soit partagé par le plus grand nombre de pays. On doit en parallèle accélérer l’adaptation de nos logements, de nos écoles, de nos entreprises et c’est aussi du devoir de l’État que de protéger ses citoyens, en s’entourant d’experts pour prendre les bonnes décisions. À ce titre, l’offensive lancée contre l’Agence de la transition écologique (ADEME), dont le siège est à Angers, est un mauvais signal. Ce dont la France a besoin, c’est de constance pour avancer dans une direction, en maintenant les règles et en sanctuarisant les budgets.