Nous sommes à l’aube de la révolution photovoltaïque. Le coût de production des panneaux est en chute libre depuis des dizaines d’années. De nombreux pays profitent de cette opportunité, et des centrales photovoltaïques sont installées à un rythme exponentiel à travers le monde. Analyse d’une révolution en cours.

Qui n’a pas encore entendu parler des panneaux photovoltaïques ? Cette technologie s’est bien ancrée dans l’imaginaire commun.

Cependant, peu savent que leur coût de production est en chute libre depuis des dizaines d’années, et que des centrales photovoltaïques sont installées à un rythme exponentiel à travers le monde.

Prenons l’exemple d’une centrale photovoltaïque de 1 gigawatt. Cela correspond à 2 à 3 millions de panneaux modernes, qui s’étalent sur 10 à 20 km² une fois pris en compte l’espacement entre les rangées (soit l’équivalent de une à deux fois les bois de Vincennes, à l’Est de Paris). Toute cette surface produit 1 à 2 TWh, de quoi alimenter en électricité quelques centaines de milliers de foyers à l’année.

En 2004, il fallait une année entière à l’ensemble des pays pour installer un gigawatt de panneaux solaires. En 2026, un gigawatt est installé chaque jour.

Dans beaucoup d’esprits, le photovoltaïque conserve l’image d’une affaire de quelques toits et de bonne volonté, alors qu’une véritable révolution est en cours. Cette tendance va très probablement se poursuivre. Ainsi, on peut raisonnablement supposer que, d’ici 2030 ou 2035, l’énergie solaire sera bien plus répandue à travers le monde qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Des prévisions toujours dépassées

Il est souvent difficile de s’imaginer une croissance exponentielle. Et ce, même pour les spécialistes. Tous les ans, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) publie son World Energy Outlook, le rapport de référence sur la question énergétique à l’échelle mondiale. 

De 2006 à 2018, le rapport estimait, chaque année, que la croissance de l’installation des panneaux photovoltaïques allait cesser. En d’autres termes, que le monde allait continuer d’installer des panneaux photovoltaïques, mais à un rythme annuel constant. Pourtant, la croissance a continué : chaque année, inlassablement, l’ensemble des pays ont installé davantage de panneaux photovoltaïques que l’année précédente. L’ingénieur néerlandais Auke Hoekstra a produit un graphique pour visualiser le décalage entre les prévisions et la réalité :

Évolution de la capacité installée de photovoltaïque (GW) en fonction du temps

Source : ZenMO, Évolution de la capacité installée de photovoltaïque (GW) en fonction du temps (Trait noir : courbe historique / Traits colorés : prédictions des rapports successifs de l’AIE)

Ce décalage est dû à la sous-estimation d’un cercle vertueux : l’effet de la courbe d’apprentissage couplé à une demande insatiable. Pour les panneaux photovoltaïques, la courbe d’apprentissage correspond à une baisse de prix du module photovoltaïque d’environ 20 % à chaque doublement de la capacité installée (loi de Swanson). 

Or, les experts de l’AIE pensaient que la demande pour l’installation de centrales photovoltaïques allait ralentir, et donc qu’il n’y aurait pas, ou peu, d’effet de cercle vertueux. C’est l’inverse qui s’est produit : il y a eu une forte demande pour le solaire, ce qui a augmenté la production, se traduisant par des gains de productivité liés à l’innovation et l’efficacité, ce qui a fait diminuer les prix de vente, induisant une demande encore plus élevée…

Prix du module photovoltaïque ($) en fonction de la capacité installée (MW)

Comme dit en introduction, en 2004, il fallait une année entière à l’ensemble des pays pour installer un gigawatt de panneaux solaires. En 2026, un gigawatt est installé chaque jour. Cette tendance se voit bien sur le graphique ci-dessous. La cadence d’installation est vertigineuse.

Production d’électricité photovoltaïque (TWh) en fonction du temps

La Chine, premier producteur et premier installateur

La Chine fabrique la quasi-totalité des panneaux photovoltaïques. D’après un rapport du think tank Ember qui s’appuie sur les statistiques douanières chinoises, le pays produisait 85 % des panneaux photovoltaïques en 2023. Depuis deux décennies, le gouvernement chinois a investi plus de 50 milliards de dollars dans ses capacités de production, dix fois plus que l’Europe sur cette période, ce qui lui a permis de devenir leader dans le marché.

La Chine est aussi le premier installateur. À l’échelle mondiale, Ember attribue à la Chine 58 % des installations solaires et 72 % de l’éolien en 2025. Entre 2024 et 2025, la production d’électricité chinoise issue du solaire et de l’éolien a augmenté de 470 TWh, presque autant que la totalité de la production d’électricité annuelle de l’Allemagne !

Production d’électricité photovoltaïque (TWh) en fonction du temps

Longtemps, un contre-argument tenait : la Chine produit des panneaux, mais elle ouvre aussi des centrales à charbon, et ses émissions de gaz à effet de serre augmentent. Ce n’est plus vrai aujourd’hui. Selon l’analyse de Lauri Myllyvirta pour Carbon Brief, les émissions chinoises ont diminué de 1,6 % au premier trimestre 2025, première baisse provoquée par la croissance des renouvelables et non par un ralentissement économique (les diminutions précédentes accompagnaient toujours une crise, en 2008 ou pendant le Covid).

Sur l’ensemble de 2025, la demande d’électricité de la Chine a augmenté de 5 %. Cette demande a été satisfaite par une augmentation de 43 % de la production solaire, tandis que la production issue du charbon a reculé de 1,9 %, son premier repli en plus de cinquante ans. La tendance, stable ou en baisse, a commencé en mars 2024, ce qui suggère que le pic d’émissions promis par Pékin avant 2030 est déjà passé. Comme les secteurs électriques chinois et indien ont pesé 93 % de la hausse des émissions mondiales de CO₂ entre 2015 et 2024 (78 % pour la seule Chine), leur trajectoire conditionne en grande partie le moment où le pic mondial d’émissions de gaz à effet de serre sera atteint.

Une aubaine pour de nombreux pays

Il y a quinze ans, défendre l’énergie photovoltaïque revenait à expliquer pourquoi on devait payer plus cher au nom du climat, ce qui était un discours difficile à accepter pour de nombreuses personnes. Aujourd’hui, l’équation a changé. Selon l’Agence internationale des énergies renouvelables (IRENA), 91 % des projets renouvelables mis en service en 2024 revenaient moins cher que l’option fossile la plus économique. Dans beaucoup de régions, le solaire à grande échelle est désormais la source d’électricité la moins coûteuse jamais mise en service.

De nombreux pays profitent de cette nouvelle source d’énergie propre et bon marché. Toujours d’après le rapport du think tank Ember, en 2025, l’Inde, l’Indonésie et la Turquie ont compté pour 75 % des exportations chinoises de cellules photovoltaïques. Les pays africains en profitent également. Entre 2024 et 2025, les importations de panneaux chinois ont bondi de 60 %. Au Nigeria, où les coupures sont chroniques, des millions de foyers et de petites entreprises font tourner des groupes électrogènes au diesel. Poser des panneaux sur un toit y devient rentable en moins de six mois avec les économies de carburant (sachant qu’un panneau moderne produira encore autour de 85 à 90 % de sa puissance initiale au bout de 25 ans).

Importations de panneaux photovoltaïques depuis la Chine (MW) entre 2021 et 2025
Le parallèle avec le téléphone mobile vient à l’esprit : faute de réseau filaire, l’Afrique avait sauté directement à l’étape du sans-fil. Le même saut se produit aujourd’hui pour l’électricité, avec des solutions décentralisées plutôt qu’un grand réseau centralisé. Si le mécanisme est similaire, l’enjeu est bien différent. Il ne s’agit plus de communiquer mais d’accéder à l’énergie, condition primaire de toute activité économique moderne.

Et l’Europe dans tout ça ?

L’Europe a raté le train de la fabrication, mais elle est montée dans celui de l’installation. En 2024, le solaire est passé devant le charbon dans le mix électrique de l’Union pour la première fois (11 % contre 10 %, d’après Ember). L’année suivante, le solaire et l’éolien réunis ont produit plus que l’ensemble des énergies fossiles, là encore une première, le solaire atteignant à lui seul 13 % de l’électricité européenne. Et la hausse est générale : tous les pays de l’Union ont vu leur production solaire augmenter.

Il y a une ironie dans cette histoire. C’est l’Europe, et l’Allemagne en particulier, qui a lancé la machine au début des années 2000 en subventionnant massivement la pose de panneaux. Cette demande précoce a nourri la courbe d’apprentissage évoquée plus haut et fait chuter les prix, mais la production, elle, est partie en Chine, qui a investi là où l’Europe a hésité. Aujourd’hui, les pays européens couvrent leurs toits et leurs friches de panneaux majoritairement issus de la Chine.

Reste la question de la dépendance. Troquer le pétrole et le gaz importés contre des panneaux importés ne supprime pas la vulnérabilité, elle la déplace. Le calcul n’est pourtant pas le même : une fois le panneau posé, il produit pendant vingt-cinq ans sans qu’on ait à racheter du combustible chaque mois à un fournisseur étranger. C’est un changement de nature de la dépendance.

Mettre en avant l’essor du solaire chinois ne revient pas à blanchir Pékin. Le pays continue d’ouvrir des centrales à charbon, il domine les chaînes d’approvisionnement en minerais critiques au point de poser un problème stratégique, et les conditions de travail dans certaines régions de production, notamment au Xinjiang, font l’objet de signalements documentés. Rien de cela ne doit être passé sous silence. Et en même temps, on peut saluer son rôle central dans la révolution photovoltaïque, dont la majorité des bénéfices reste encore à venir.