Suite aux gigantesques feux de forêt de l’été 2025, et alors que l’été 2026 approche, revenons sur l’origine de ces feux et sur leur étroit lien avec le changement climatique. Alors que l’Office national des forêts (ONF) travaille pour les éviter, nous avons interrogé Rémi Savazzi, expert national en défense des forêts contre les incendies à l’ONF, pour répondre à nos questions.

Article rédigé avec Rémi Savazzi, expert national en défense des forêts contre les incendies, à l’Office national des forêts.

Qu’est-ce qu’un feu de forêt ? Comment se déclenche-t-il ? Comment se propage-t-il ?

Le feu, quel qu’il soit, a besoin de trois éléments : un combustible, un comburant et une source d’énergie initiale.

En France, 90 % des feux de forêt sont d’origine humaine, accidentelle ou volontaire, les 10 % restants sont provoqués par la foudre.

Une idée reçue est que les feux sont toujours allumés volontairement par des personnes mal intentionnées. Les enquêtes de police sur les départs de feu montrent qu’ils sont le plus souvent causés accidentellement :

  • Par “Monsieur ou Madame Tout-le-monde” avec des gestes banals, comme jeter un mégot, utiliser une disqueuse qui sera source d’étincelles ou jeter des cendres de barbecue trop chaudes au fond du jardin. En région méditerranéenne, les habitants ont tendance à accuser les touristes, qui ne connaîtraient pas la région ni les dangers. Cependant, les autochtones peuvent aussi avoir des pratiques à risque.
  • Par les éleveurs, lorsqu’ils veulent entretenir l’espace avec le feu. Malgré la réglementation et les règles de sécurité, certains brûlages dirigés ne sont pas correctement effectués et provoquent des incendies.

La majorité des départs de feux sont accidentels, et ils ne sont pas toujours imputables aux touristes. La sensibilisation et la formation sont donc des leviers importants pour limiter les feux de forêt. Mieux les causes de départ de feu sont comprises, plus des actions ciblées peuvent être réalisées pour limiter les dégâts. La recherche des causes se fait en interservices avec les forestiers, les pompiers et la gendarmerie ou la police.

Les rares cas d’incendies volontaires relèvent soit d’une impulsion maladive (pyromanie), soit d’une intention de nuire (conflits d’occupation du sol, conflits entre chasseurs, refus de permis de construire…)

Le combustible est constitué par les parties fines de la végétation, c’est-à-dire la litière (les feuilles et aiguilles qui recouvrent le sol), les herbes et broussailles, et le houppier des arbres (ensemble des ramifications d’un arbre situées au-dessus du tronc), notamment les branches basses et fines qui peuvent facilement propager le feu depuis le sol au reste de l’arbre. Les troncs aussi brûlent, mais vont se consumer lentement et propageront moins le feu qu’une végétation fine et éparse. Ainsi, le risque qu’une forêt s’embrase est en partie lié à la structure de sa végétation. Une forêt prendra feu très rapidement si elle présente une litière abondante, beaucoup de broussailles, et des houppiers bien développés comprenant de nombreuses branches basses.

Une deuxième idée reçue est que les conifères brûlent facilement tandis que les feuillus sont résistants au feu. C’est en partie vrai, cependant la structure de la végétation est un facteur plus important que le type de végétation. À conditions météorologiques identiques, une forêt de conifères bien entretenue prendra feu moins facilement qu’une forêt de feuillus avec un étalage de fines végétations.

C’est pour cette raison qu’il existe une obligation réglementaire de débroussailler jusqu’à 50 mètres autour du bâti avant la saison des feux. La loi donne même l’autorisation d’aller débroussailler chez son voisin au cas où son terrain serait dans les 50 mètres prescrits et ne serait pas entretenu. Beaucoup de personnes ont encore du mal à aller débroussailler le terrain de leur voisin, parce qu’elles ne veulent pas déranger ou considèrent que ce n’est pas leur travail. Pourtant, il s’agit d’une mesure de sécurité importante : lors d’un feu de forêt, la grande majorité des logements dont les contours ne sont pas débroussaillés prennent feu alors que, si le terrain est correctement entretenu, le risque est considérablement réduit.

Les facteurs météorologiques ont bien sûr une incidence sur l’apparition des feux de forêt. Plus il fait chaud et sec, plus la végétation est desséchée, et plus le feu se déclenchera facilement et se propagera rapidement. Le vent joue aussi un rôle important en contribuant à l’assèchement de la végétation et en favorisant la propagation des flammes. C’est pour cela qu’il existe une saisonnalité des feux. Si les feux de forêt sont plus fréquents en été et dans la moitié sud de la France, c’est évidemment parce que les conditions climatiques et météorologiques sont plus propices. Cependant, on peut observer des feux de forêt en février/mars dans les zones montagneuses, au début du printemps, juste après la fonte des neiges. Tant que la sève n’est pas encore remontée, la végétation est très sèche. Combinées avec une météo ensoleillée, venteuse et relativement chaude, les conditions sont propices pour déclencher un feu de printemps.

En 2025, en Europe, les feux ont brûlé plus d’un million d’hectares (un hectare équivaut à 10 000 m2, soit un carré de 100 m sur 100 m) de forêt, un niveau inédit depuis le début des relevés européens en 2006, avec notamment de vastes zones touchées en Espagne, au Portugal et en Grèce. Ce record s’explique par la combinaison de vagues de chaleur prolongées, de sécheresses répétées ayant fortement réduit l’humidité des sols et de la végétation, et de conditions météorologiques favorables à la propagation des incendies, notamment le vent et les basses humidités.

À l’échelle mondiale, les chiffres sur les centaines de millions d’hectares brûlés chaque année peuvent effrayer, comparé à la surface annuelle brûlée en France et en Europe. Cela s’explique par les nombreux feux de savane, liés à l’agriculture sur brûlis, les feux dans la toundra sibérienne ou dans le nord du Canada. Dans ces grands espaces, ce sont des centaines de millions d’hectares qui brûlent. En Europe et en France, où les espaces sont fortement anthropisés, avec de nombreuses maisons et infrastructures, les feux sont contrôlés au maximum. Dans le monde, la surface annuelle brûlée reste stable depuis 2012, avec environ 400 millions d’hectares par an.

Feux de forêts dans le monde, 2012-2025

Comment le changement climatique influence les feux de forêt ?

Globalement, le changement climatique provoque une augmentation des extrêmes. En parallèle des épisodes pluvieux plus intenses, on enregistre des périodes de sécheresse plus longues. On assiste à une augmentation des épisodes de canicule, en intensité, en durée et en fréquence. Tous ces paramètres favorisent l’assèchement de la forêt et donc le risque d’incendie.

Le risque d’incendie connaît une extension spatiale et temporelle :

  • Extension spatiale : le risque s’étend à la fois en altitude et en latitude. Dans les montagnes, les neiges fondent plus tôt et la période des feux d’hiver peut s’étirer un peu. Certaines régions du nord de la France, qui auparavant n’étaient pas concernées, sont maintenant à risque.
  • Extension temporelle : la saison des feux commence plus tôt en juin et finit plus tard en septembre/octobre. Auparavant, la formation des saisonniers, les personnes volontaires qui aident à maîtriser le risque, avait lieu en juillet. Elle doit désormais commencer dès la fin du mois de juin. Dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales, en 2024, après des hivers particulièrement secs, les premières patrouilles se sont déroulées le 10 mai. Malgré une végétation habituée à la sécheresse, une mortalité importante a été observée.

En plus d’une extension spatiale et temporelle, le changement climatique induit une intensification du risque aux endroits et aux périodes où il existait déjà. L’ONF observe de plus en plus d’épisodes extrêmes, avec des feux plus importants et plus difficiles à contrôler.

En quoi l’ONF participe à la maîtrise de ce risque ?

Une politique efficace de prévention et de lutte contre les feux de forêt repose d’abord sur la connaissance précise des incendies passés : où, quand et comment ? Cette logique structure la démarche de la Défense des forêts contre l’incendie (DFCI), au cœur de l’action menée par l’ONF pour le compte de l’État. Elle permet d’adapter les réponses aux territoires et d’inscrire les interventions dans une continuité plutôt que dans l’urgence seule.

La stratégie nationale, révisée en 2025 à la suite des grands feux de 2022, s’appuie sur une approche intégrée et inter-services. Elle couvre l’ensemble de la chaîne : aménagement des massifs forestiers en amont, prévention quotidienne par la sensibilisation, prévision du danger en lien avec Météo-France, première intervention rapide, puis lutte contre l’incendie. Forestiers, services d’incendie, collectivités et État agissent de manière coordonnée. La stratégie précédente, datant de 1995, avait fait référence en Europe, mais nécessitait une mise à jour face à l’augmentation du risque.

Dans ce cadre, l’ONF intervient à plusieurs niveaux : travaux de prévention hivernaux, patrouilles de sensibilisation et de contrôle, appui à la prévision du danger, contrôle des obligations légales de débroussaillement et première intervention sur les feux naissants. En phase de lutte, ses agents orientent les pompiers dans les massifs et participent à l’anticipation du comportement du feu. Cette préparation explique en partie pourquoi l’année 2025, malgré un contexte défavorable, aurait pu être bien pire.

L’analyse historique montre une hausse tendancielle du risque, compensée par des ajustements successifs après chaque crise majeure. Dans les années 1980 et 1990, la Méditerranée connaissait déjà de nombreux feux, ce qui avait conduit à la stratégie de 1995 et au développement des moyens aériens. Depuis, les évolutions se font par paliers : renforcement des réglementations, hausse des financements et diversification des outils. Après 2022, les missions d’intérêt général de l’ONF ont ainsi été augmentées, tandis que le soutien aux services d’incendie repose sur un partage entre départements et État, illustrant une montée en puissance progressive plutôt qu’une réponse fondée sur un seul acteur ou un seul levier.