Alors que les canicules se succèdent et que le fatalisme climatique gagne du terrain, Magali Reghezza-Zitt prend le contre-pied. Dans Bienvenue en 2055 : dans un monde neutre en carbone (Seuil), cette géographe spécialiste de l’adaptation, ancienne membre du Haut Conseil pour le climat, imagine le quotidien d’une France devenue neutre en carbone, une “fiction scientifique” fondée sur des solutions déjà éprouvées. Nous lui avons posé trois questions.
Vous venez de publier Bienvenue en 2055 : dans un monde neutre en carbone qui présente un narratif plutôt positif du futur de l’humanité, sans être climato-rassuriste. Qu’est-ce qui vous a motivée à rédiger ce récit qui va à l’encontre du catastrophisme habituel à propos de climat ?
Les canicules récentes engendrent peu de réflexions de fond sur le dérèglement climatique dans les médias ou dans le monde politique. Le plus souvent, le débat se résume à “pour ou contre la climatisation”. Votre livre apporte beaucoup plus d’idées tant en ce qui concerne l’adaptation que l’atténuation. Comment expliquez-vous ce niveau de superficialité des médias comme des politiques ?
Les canicules, comme d’ailleurs les catastrophes en général, sont traitées comme des faits divers, avec des figures imposées. Effet de surprise – réel pour certains –, mise en récit de la gestion de crise, sollicitation des experts, recherche du bouc émissaire, montée en épingle d’une solution miracle simpliste qui va polariser le débat politicien et faire diversion, instrumentalisation politicienne, retombée du brouhaha médiatico-politique et passage au fait divers suivant. Le cadrage de l’événement fait que l’on tombe très vite dans le registre du commentaire plutôt que de l’analyse à froid, qui permet l’explication et la nuance.
La spécificité de ce qui se passe en ce moment est que nous avons deux canicules qui se succèdent, peut-être d’autres qui arriveront au cours de l’été. Donc le sujet reste à l’agenda médiatique. Mais il n’est pas politisé au sens où on continue à séparer le climat des sujets de société (santé, éducation, qualité de vie, logement) et des défis économiques (réindustrialisation, souveraineté, emploi, dette), à réduire l’atténuation à un débat sur le nucléaire, sans jamais parler frontalement de la sortie des énergies fossiles, et à marteler qu’il faut s’adapter, sans préciser que cette adaptation devient quasi impossible à partir d’un certain seuil de réchauffement, en tout cas impossible pour le plus grand nombre.
Votre livre devrait redonner confiance aux jeunes générations qui ont tendance à désespérer devant les perspectives du dérèglement climatique et l’incapacité des politiques à prendre le sujet en main. Avez-vous prévu de cibler la distribution de Bienvenue en 2055 vers ces générations ?
Je voulais que le livre puisse être lu par tous les publics pour mettre les connaissances disponibles à la portée du plus grand nombre. C’est normal de ne pas savoir ou de ne pas comprendre des sujets aussi complexes. Il est difficile de trouver une information fiable, qui réponde aux arguments de l’inaction.
Ce livre est le résultat de plus de vingt ans de lectures, de cours, de séminaires, et de recherche sur les catastrophes naturelles, la gestion des crises, l’aménagement du territoire, la résilience et l’adaptation. Et c’est aussi le fruit de discussions nombreuses avec des collègues, des experts, des élus, des chefs d’entreprises, des victimes. J’avais envie de partager tout cela. C’est aussi pour cette raison qu’il y a beaucoup de comparaisons, et que l’éditeur a accepté que le livre soit illustré. Marc Bati a su donner une autre version de ce monde, par son dessin, les couleurs, les détails, les perspectives.
J’espère que ce livre pourra parler à tous et qu’il sera l’occasion de discuter entre générations. Beaucoup de jeunes sont très inquiets, mais beaucoup de grands-parents le sont aussi. J’espère, de plus, que les enseignants pourront l’utiliser, là encore pour construire avec leurs élèves les savoirs de base et bien distinguer ce qui ne relève pas du débat (les faits) et ce qui relève non pas de la science, mais de la décision politique.
