Terres, climat, biodiversité, finance : ce que la COP17 change réellement, ce qu’elle laisse ouvert et pourquoi la mise en œuvre devient désormais le véritable test.
Dans les prochaines infolettres, Dr Senda Zarrouk, administratrice d’Agir pour le climat, proposera d’autres articles qui analyseront plus en profondeur les enjeux évoqués lors de la COP17 en Mongolie
Article du Dr Senda Zarrouk, Scientifique en sciences de l’environnement, participante à la COP17 au sein de la délégation Business for Land avec ChangeNOW
J’ai attendu la clôture de la COP17 pour prendre un peu de recul. Après deux semaines de négociations, de panels scientifiques, d’échanges avec des institutions, des entreprises et des acteurs de terrain, une conviction ressort : la question des terres n’est plus un sujet environnemental périphérique. Elle se situe au croisement du climat, de l’eau, de la biodiversité, de la sécurité alimentaire, des modèles économiques et de la stabilité des territoires. Le principal défi n’est plus seulement de produire de la connaissance ou d’annoncer des objectifs, mais de relier mesure scientifique, décision politique, financement et mise en œuvre territoriale.
1. Mesurer les terres : il n’existe pas encore de “+1,5 °C des sols”
Contrairement au climat, il n’existe pas un indicateur unique capable de résumer à lui seul l’état des terres à l’échelle mondiale. L’UNCCD s’appuie néanmoins sur un cadre harmonisé, notamment l’indicateur ODD 15.3.1, qui mesure la proportion de terres dégradées à partir de trois composantes principales : l’évolution de la couverture des terres, la productivité des terres et les stocks de carbone organique des sols(1).
Cette différence est fondamentale. La santé d’un sol est multidimensionnelle et dépend fortement du contexte pédologique, climatique et de son usage. Le défi scientifique est donc aussi un défi de décision : construire des indicateurs suffisamment robustes pour rendre compte de cette complexité, mais suffisamment lisibles pour guider l’action publique et l’investissement.
2. Des engagements existent, mais l’architecture diffère de celle du climat
L’UNCCD est un traité international juridiquement contraignant. Les Parties ont des obligations de mise en œuvre et de communication sur les mesures prises pour appliquer la Convention. En revanche, les objectifs chiffrés de neutralité en matière de dégradation des terres, ou LDN, sont généralement définis volontairement par les États selon leurs circonstances nationales. Plus de cent pays ont déjà fixé de telles cibles(2).
COP17 a également donné lieu à de nouveaux engagements nationaux. Le Brésil a par exemple présenté une cible volontaire LDN pour 2030 comprenant 17 sous-objectifs. Le système est donc réel, mais moins directement comparable à celui des contributions nationales, les NDC, de l’accord de Paris. Cette différence explique en partie pourquoi la cohérence entre les trois Conventions de Rio reste un chantier majeur : scientifiquement, les liens entre climat, biodiversité et terres sont évidents ; institutionnellement, les calendriers, les systèmes de suivi, les mécanismes financiers et les négociations restent largement séparés(3).
3. Finance : le vrai verrou est désormais la qualité des projets
Les besoins mondiaux liés à la restauration des terres, à la désertification et à la sécheresse sont estimés à environ 355 milliards de dollars par an, alors que les investissements projetés se situent autour de 77 milliards. Le déficit annuel est donc proche de 278 milliards de dollars(4).
À Oulan Bator, un portefeuille de 1,3 milliard de dollars concernant 23 pays a été annoncé. Point essentiel : il ne s’agit pas d’un fonds unique immédiatement disponible, mais de projets à différents stades de développement et de financement. La Drought Resilience Investment Facility, ou DRIF, vise par ailleurs à mobiliser jusqu’à 400 millions de dollars de capitaux publics et privés. Le GEF et le Global Mechanism de l’UNCCD constituent également des mécanismes existants pour financer ou structurer l’action sur les terres(5)(6).
Le sujet devient donc celui de la bancabilité. Disposer de capitaux ne suffit pas : il faut transformer les besoins de restauration en projets techniquement robustes, mesurables, financièrement structurés et suffisamment crédibles pour attirer l’investissement. La dégradation des terres doit désormais être considérée comme un risque économique à part entière : elle affecte la productivité, la disponibilité en eau, la résilience des chaînes d’approvisionnement, la valeur des actifs et, à terme, le coût du capital.
4. De Business for Land aux territoires : rapprocher science, entreprise et mise en œuvre
J’ai participé à COP17 au sein de la délégation Business for Land avec ChangeNOW. Cette expérience m’a permis d’observer un déplacement important : le secteur privé n’est plus considéré uniquement comme une source de financement, mais aussi comme un acteur des chaînes de valeur, de l’innovation, de la donnée, de la préparation des projets et du passage à l’échelle(7).
Cela ne réduit pas l’exigence scientifique. Au contraire. Dès lors que la restauration devient un objet d’investissement, il faut pouvoir documenter l’état initial, les indicateurs de santé des sols, les effets sur l’eau, le carbone et la biodiversité, les bénéfices pour les communautés et la permanence des résultats. Le même raisonnement vaut pour l’énergie : décarboner ne supprime pas les arbitrages d’usage des sols, de l’eau et des matériaux. Un projet bas carbone ne devient pas automatiquement un bon projet territorial.
La Mongolie a aussi replacé les parcours pastoraux au centre de l’agenda. Les rangelands couvrent environ 54 % de la surface terrestre mondiale et soutiennent près de deux milliards de personnes. La Rangelands Flagship Initiative a été lancée avec un portefeuille d’environ 1,2 milliard de dollars répartis sur 45 projets. Au-delà des montants, le signal est important : ces espaces doivent être regardés pour leurs fonctions écologiques, hydriques, économiques et sociales, pas seulement pour leur productivité immédiate(8).
Séance plénière de clôture de la COP17 de l’UNCCD, dernière session des négociations à Oulan Bator, août 2026
5. Le risque d’une COP “hors sol” : le vrai test commence après la conférence
Une COP peut produire des décisions, des objectifs et des mécanismes financiers sans que cela se traduise automatiquement par une amélioration mesurable sur le terrain. Le principal risque est la rupture de la chaîne : mesure scientifique → décision politique → financement → mise en œuvre territoriale.
Cette question est aussi démocratique. COP17 a renforcé la visibilité des Peuples autochtones et des communautés locales, mais la participation reste un sujet de vigilance. Un témoignage de société civile à la clôture, celui de Sopiko Babalashvili, membre du panel des organisations de la société civile de l’UNCCD pour l’Europe centrale et orientale, a notamment regretté l’absence de décision spécifique sur la participation de la société civile aux réunions et processus de la Convention. Ce retour ne constitue pas une position officielle de l’UNCCD, mais il rappelle utilement que les acteurs de terrain ne sont pas seulement des parties prenantes : ils produisent des connaissances, mettent en œuvre des solutions et vivent directement les effets de la dégradation des terres et de la sécheresse(9).
COP17 ne doit donc être ni survalorisée ni réduite à ses blocages. Elle a renforcé la place du financement, des parcours pastoraux, du secteur privé, de la gouvernance locale et des communautés dans l’agenda des terres, tout en laissant plusieurs dossiers ouverts. Pour moi, l’enseignement principal est ailleurs : le maillon faible n’est plus seulement la connaissance scientifique. C’est l’interface entre connaissance, décision et investissement.
Le véritable test de COP17 commence maintenant. Il ne sera pas le nombre d’annonces faites à Oulan Bator, mais ce que nous serons capables de mesurer dans quelques années : état des sols, surfaces restaurées, carbone organique, productivité, eau, biodiversité et conditions de vie. COP18, prévue en Égypte en 2028, constituera un premier rendez-vous pour mesurer ce passage de l’engagement à la preuve(10).
Passer de la décision à l’action, puis de l’action à la preuve.
1. UNCCD. Good Practice Guidance for SDG Indicator 15.3.1.
2. UNCCD. Land Degradation Neutrality Target Setting Programme.
3. IISD Earth Negotiations Bulletin. UNCCD COP17, bilan des négociations du 28 août 2026.
4. UNCCD. Ministerial Dialogue on Innovative Financial Mechanisms for Healthy Land and Drought Resilience.
5. Global Environment Facility. Land Degradation.
6. UNCCD. Global Mechanism.
7. UNCCD. Business4Land: Powering a land-positive economy.
8. UNCCD. Rangelands Flagship Initiative.
9. Sopiko Babalashvili. Retour de COP17 sur la participation de la société civile, 29 août 2026.
10. UNCCD. Documents officiels de COP17, décision relative à COP18.
