Le 17 juillet 2026, la Commission européenne a présenté deux initiatives étroitement liées : un plan d’action pour l’électrification de l’Europe et une proposition de réforme en profondeur du marché européen du carbone, le SEQE-UE ou ETS.
Ces deux textes doivent être lus ensemble. Ils traduisent une évolution importante de la politique européenne : après avoir beaucoup misé sur les normes et le prix du carbone, l’Union européenne veut désormais accorder une place beaucoup plus importante aux conditions économiques concrètes permettant aux entreprises et aux ménages de sortir des énergies fossiles.
L’objectif climatique reste très ambitieux : l’Union s’est fixé une réduction de 90 % de ses émissions nettes de gaz à effet de serre en 2040 par rapport à 1990, avant la neutralité climatique en 2050. Mais la Commission reconnaît simultanément les difficultés auxquelles est confrontée l’industrie européenne : prix élevés de l’énergie, concurrence internationale, investissements considérables à financer et risques de délocalisation.
La question devient donc : comment continuer à décarboner sans affaiblir davantage l’industrie européenne ?
Faire de l’Europe le premier “continent électrique”
Le deuxième pilier : réformer profondément le marché européen du carbone
Faire enfin des recettes carbone un véritable outil de décarbonation
Depuis 2013, le marché carbone européen a généré plus de 270 milliards d’euros de recettes.
Pourtant, la Commission constate elle-même qu’environ 5 % seulement de ces recettes financent directement la décarbonation industrielle, alors que les secteurs industriels représentent près de 47 % des émissions couvertes par l’ETS.
Ce constat rejoint directement une position défendue depuis plusieurs années par Agir pour le climat : les recettes tirées de la taxation des émissions de CO₂ doivent prioritairement servir à financer la réduction de ces émissions.
La proposition européenne prévoit donc de mieux encadrer l’utilisation des recettes ETS par les États membres et d’accroître fortement leur réinvestissement dans la décarbonation.
Une future Banque de décarbonation industrielle devrait notamment mobiliser jusqu’à 100 milliards d’euros, essentiellement grâce aux ressources du marché carbone. Un premier mécanisme, l’“ETS Investment Booster”, doit permettre d’engager des financements avant 2030. La réforme prévoit également de renforcer le Fonds pour l’innovation.
Pour APLC, cette orientation va clairement dans le bon sens.
Mais elle soulève une question essentielle : qui décidera réellement de l’affectation des recettes ETS ?
Les États membres restent très attachés à la maîtrise de ces ressources. Par ailleurs, une partie des recettes finance déjà d’autres politiques européennes.
Le Fonds de modernisation, notamment, soutient les treize États membres aux revenus les plus faibles. La proposition maintient également la redistribution de 10 % des volumes mis aux enchères vers les États membres à plus faible revenu.
Il faudra donc arbitrer entre plusieurs usages légitimes des mêmes recettes : décarbonation industrielle, modernisation énergétique, solidarité entre États membres et accompagnement social de la transition.
Le débat sur l’affectation des recettes carbone sera probablement l’un des enjeux majeurs de la négociation.
Une réforme favorable à l’industrie, mais au prix de plusieurs assouplissements
Il serait cependant trompeur de présenter cette réforme comme un simple renforcement de la politique climatique européenne.
Elle comporte aussi plusieurs assouplissements significatifs par rapport à la trajectoire précédemment prévue par le Pacte vert.
La diminution du nombre de quotas sera rendue plus progressive, ce qui permettra de continuer à émettre des quotas jusque dans les années 2040. Les quotas gratuits accordés à certaines industries seront prolongés, ainsi que les compensations des coûts indirects du carbone, même si la Commission veut davantage conditionner ces avantages à la réalisation effective d’investissements de décarbonation en Europe.
Ce dernier point est important.
Les quotas gratuits avaient vocation à disparaître progressivement avec la montée en puissance du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières – MACF, qui doit protéger les producteurs européens contre les importations provenant de pays appliquant des contraintes carbone moins fortes.
La prolongation des quotas gratuits oblige donc à repenser l’articulation avec le MACF.
Elle pose également une question politique : comment s’assurer que la protection accordée aux industriels européens sert effectivement à investir et décarboner en Europe, plutôt qu’à libérer des ressources permettant d’investir ailleurs ?
La réforme cherche précisément à répondre à cette critique en conditionnant davantage les allocations gratuites à des plans et investissements de décarbonation réalisés dans l’Union.
Mais il existe bien un risque de détricotage partiel du cadre climatique européen si les flexibilités deviennent progressivement plus importantes que les contraintes.
