L’agriculture est à la fois l’une des causes et l’une des victimes du changement climatique. Rendements en baisse, ressource en eau sous tension, filières entières menacées… Adapter les pratiques agricoles et nos modes d’alimentation n’est plus une option. Mais entre les objectifs affichés et les moyens européens engagés, l’écart reste préoccupant. Explications par Patrick Salez, ancien chercheur du CIRAD et ancien fonctionnaire à la Commission européenne.
Quels sont les enjeux ?
L’agriculture se trouve à la croisée des chemins face aux défis climatiques et énergétiques. Elle représente 19 % des émissions totales de GES, se répartissant entre le méthane issu de la digestion des ruminants (56 %), le protoxyde d’azote généré par les engrais minéraux et les effluents animaux (29 %), et le CO2 des engins, moteurs et chaudières (14 %). Si l’on ajoute l’alimentation, les émissions représentent 24 % du total. C’est sur l’adaptation (traitant les conséquences) que nous focalisons notre propos, laissant de côté l’atténuation (traitant les causes) et les effets bénéfiques du captage de CO2 dans les sols.
L’évolution du climat se traduit par une alternance pénurie-abondance de certaines productions (en particulier céréalières), génératrice d’une volatilité des prix sur les marchés mondiaux, affectant les revenus. Les rendements agricoles sont appelés à décliner : d’ici à 2030, près de la moitié de la production fruitière sera confrontée à un risque très élevé de rupture d’approvisionnement ; à l’horizon 2050, la viticulture européenne aura subi une réduction des deux tiers de ses surfaces et une détérioration de la qualité du vin.
Le réchauffement entraîne un raccourcissement des cycles de culture et une moindre efficacité de la photosynthèse à l’origine de la croissance végétale. Les vagues de sécheresse affectent fortement les récoltes. L’augmentation de la concentration en CO2 génère une diminution de la qualité et du contenu protéique des céréales. Les ravageurs des cultures deviennent plus agressifs. La combinaison de ces stress est difficile à appréhender, les réactions physiologiques des végétaux restant mal connues. Il en est de même pour l’élevage, victime des excès de chaleur et des épizooties.
Autre défi majeur, la disponibilité de la ressource en eau. L’agriculture est la première activité consommatrice d’eau avec 58 % du total. Les surfaces équipées pour l’irrigation ne concernent que 11 % de la superficie agricole mais leur part augmente. L’irrigation couvre la moitié des surfaces en maraîchage, horticulture et arboriculture. Elle nécessite des modes de gestion efficaces, évitant les conflits d’usage avec les villes et les autres secteurs économiques.
Comment adapter et anticiper les pratiques agricoles ?
La complexité de l’action provient du fait qu’elle doit répondre à deux types d’effets :
- effets directs sur la productivité agricole et animale,
- effets indirects sur le milieu de production (écologie des maladies et des bioagresseurs, biodiversité).
Le changement climatique a, en outre, deux catégories de conséquences :
- celles liées à l’augmentation des températures moyennes et des risques associés (chaleur, sécheresses et inondations) qui relèvent des pratiques agronomiques,
- celles issues d’une fréquence et d’une intensité accrues d’aléas climatiques à impact très élevé, qui relèvent prioritairement de l’intervention publique et des systèmes assurantiels.
4 composantes cumulatives de l’adaptation, peuvent être identifiées :
1) Rendre l’agriculture et l’élevage plus résistants au changement climatique
Les diagnostics ClimAgri, créés par l’ADEME, chiffrent les consommations d’énergie et les émissions de GES. Ils permettent de penser les mesures d’adaptation et de développer les volets agricoles des Plans Climat-Air-Énergie Territoriaux (PCAET).
La modernisation agricole a simplifié les pratiques, réduit le nombre d’espèces cultivées et de races animales, dissocié espaces productifs et non productifs, productions animales et végétales, arbres et cultures. Elle a permis des gains de productivité massifs mais a rendu la production plus vulnérable aux changements. C’est à cette vulnérabilité qu’il faut s’attaquer de façon multiforme :
- par la sélection génétique de variétés plus résistantes au climat, aux maladies et aux ravageurs,
- par l’avancement des dates de semis et de plantation,
- par le choix de nouvelles espèces et l’adaptation de la géographie agricole,
- en élevage, par la sélection d’une résistance à la chaleur et d’une moindre émission de GES.
2) Réduire la dépendance aux importations visant les fertilisants et l’alimentation animale
Par la diversification des productions, en intégrant, en particulier, des légumineuses dans les assolements, lesquelles permettent de réduire l’apport d’engrais azotés du fait de leur fixation d’azote atmosphérique.
Par la relocalisation de l’alimentation bovine, en remplaçant le soja importé et source de déforestation par de l’herbe et des légumineuses de prairie.
Par l’agriculture biologique et l’agroécologie, celle-ci consistant à valoriser les interactions biologiques positives (on parle d’agroécosystèmes) : agroforesterie, associations culturales, couverture en engrais verts, augmentation du taux de matière organique dans les sols et la rhizosphère, techniques de conservation des sols (0 labour) et de rétention d’eau (haies), réduction de l’usage de produits phytosanitaires.
3) Produire de la recherche et diffuser des connaissances utiles aux acteurs agricoles
La recherche (de l’INRAE principalement) et l’innovation ont permis d’identifier et de développer les techniques définies ci-dessus. Elles se penchent actuellement sur quelques sujets-clés tels que les interactions génotype-environnement, l’agriculture de précision (dite climato-intelligente) économe en engrais et en eau, la modélisation des rendements au regard des aléas climatiques, les capacités de résistance des systèmes agriculture-élevage et la bio-sécurité des bâtiments d’élevage. La formation et l’accompagnement technique des exploitations apportent bien entendu un complément indispensable.
Il s’avère également nécessaire d’anticiper les phénomènes, en particulier pour les secteurs du temps long (ex : arboriculture). La recherche élabore des scénarios, à partir de situations de réchauffement moyen car les modèles sont incapables de prédictions réalistes pour des réchauffements extrêmes. Le service Climadiag Agriculture, opéré par Solagro et Météo France, permet aux acteurs agricoles de calculer des indicateurs agro-climatiques anticipant les évolutions. Ceux-ci sont construits selon la trajectoire de réchauffement de référence du PNACC (Programme National d’Adaptation au Changement Climatique) : +2 °C d’ici à 2030, +2,7 °C d’ici à 2050, +4 °C d’ici à 2100 (par rapport à 1990).
4) Renforcer le cadre européen et les systèmes d’assurances contre les risques climatiques
La Stratégie d’adaptation au changement climatique de l’UE (2021) et la PAC soutiennent des démarches d’adaptation et proposent des contrats de transition agroécologique pluriannuels, à l’échelle régionale. Le programme environnemental européen LIFE finance des projets d’adaptation au climat : le projet LIFE ARTISAN aide ainsi 10 sites pilotes français à expérimenter des solutions d’adaptation fondées sur la nature.
Une boîte à outils de gestion des risques de la PAC prévoit par ailleurs deux types de soutien : l’aide à l’assurance récolte et l’aide aux fonds de mutualisation en cas d’aléas sanitaires et environnementaux. La réforme du système assurantiel, intervenue en France début 2023, a amélioré le régime d’indemnisation des calamités agricoles : indemnisation de solidarité nationale, assurance privée multirisque optionnelle. Sachant qu’aujourd’hui, seuls 18 % des agriculteurs souscrivent une assurance multirisque climatique, avec de fortes disparités (33 % en viticulture, 3 % en arboriculture).
Comment adapter les systèmes alimentaires territoriaux ?
Au-delà de l’agriculture et de l’élevage, c’est toute la chaîne de valeur, allant du champ à l’assiette, qu’il faut adapter, en lien étroit avec les territoires, la sécurité et la souveraineté alimentaires. Certaines filières devront être “déconsommées”, telle que celle du vin, l’adaptation des pratiques n’étant pas suffisante. D’autres devront être encouragées, comme l’huile d’olive, le lin, les pistaches et surtout, le sorgho, moins gourmand en eau que le maïs, et dont on teste déjà des pâtes, du pain et de la bière.
Plus largement, ce qui est en jeu est la transition alimentaire et ses 3 piliers :
1. privilégier les produits frais, locaux et de saison, évitant les transports et la production chauffée sous serre,
2. réduire la consommation de viande issue des élevages intensifs en lui substituant les protéines végétales des légumineuses,
3. limiter la consommation de produits transformés dont la préparation est énergivore.
L’alimentation urbaine s’inscrit dans les systèmes alimentaires territoriaux. L’enjeu est de développer des jardins partagés à vocation pédagogique, des ceintures maraîchères ainsi que l’agriculture verticale : produire 365 jours par an une nourriture locale, sur les façades des immeubles, en milieu totalement contrôlé, indépendant de la météo, dont l’hydroponie (culture sans terre naturelle avec des solutions nutritives renouvelées) économisant et recyclant l’eau. La difficulté pour ces “usines à plantes” est que l’alimentation, contrairement aux secteurs cosmétique et pharmaceutique, ne parvient pas à valoriser leurs coûts de revient trop élevés.
On peut regretter deux faiblesses de la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (SNANC), publiée en février :
- elle évoque simplement un objectif non contraignant de limitation de la consommation de viande alors que celle-ci paraît inévitable,
- les aliments ultra-transformés, dont on connaît les méfaits pour la santé, n’ont droit qu’à “la poursuite de l’expertise”.
Pour conclure
En France, les émissions de GES d’origine agricole ont diminué de 18 % entre 1990 et 2025 mais c’est essentiellement dû au recul de l’élevage bovin et de ses émissions de méthane. La Stratégie nationale bas carbone publiée en décembre 2025 (SNBC 3) fixe pour objectif de réduire les GES d’origine agricole de 28 % en 2030 et de 54 % en 2050 (par rapport à 1990). La marge de progrès est donc considérable.
Malgré la diversité des solutions d’adaptation, il est impossible de prédire si elles seront à la hauteur de l’urgence. La PAC, de loin le premier contributeur, consacre 14 Mds d’euros par an au changement climatique mais cette somme va essentiellement à l’atténuation. Or selon les scénarios de réchauffement, les investissements européens nécessaires à l’adaptation de l’agriculture oscillent entre 7 et 17 Mds d’euros par an d’ici à 2050. Les investissements européens restent donc très insuffisants aujourd’hui.
